
Il y a deux cents ans les sans-culottes noirs de Saint-Domingue, infligeaient une première grande défaite à la Grande armée. Haïti y gagnait le privilège célébré cette année d'accéder à l'indépendance. La geste haïtienne a résonné dans toutes les Amériques. Le libérateur Simon Bolivar a cherché appui auprès des premiers gouvernants haïtiens. Les peuples noirs d'Afrique ont puisé un exemple à défaut d'un modèle dans le combat libérateur de la première république noire du monde.
Le Président sud-africain, comme le " caucus " noir du Congrès américain, sensibles à cette dernière dimension ont répondu présents à l'invitation du président Aristide. Le 1er janvier 2004 ils ont applaudi le rappel de la geste libératrice. Ils ont soutenu la revendication financière du président à l'égard de la France. La France en effet avait obtenu une compensation sonnante et trébuchante après l'accession de Haïti à l'indépendance, afin d'indemniser les ayant droits des colons contraints d'abandonner, précipitamment leurs biens en 1804.
Jusqu'ici rien à dire. Pourtant la machine s'est grippée dés les festivités du 1er janvier. L'opposition, dite pacifique, " les classes moyennes " avec lesquelles Sonson Piripit, l'homme du peuple haut en couleurs mis en scène par l'écrivain haïtien, Gary Victor, avait fait alliance en son temps, a protesté. Le président Mbeki l'a longuement reçue, sans pour autant rompre avec Aristide.
Souvenir d'une époque où le petit prêtre défiait dans sa paroisse Jan Bosko, de Cité soleil, bidonville emblématique de Port au Prince, le pouvoir du clan Duvalier ? Souvenir de l'élection volée par un coup d'Etat militaire en 1991 ? Attachement militant à une conscience noire, paradoxale en Haïti, où à part la localité de Fonds des Blancs, habitée par quelques descendants de soldats polonais ayant tourné casaque il y a deux cents ans, les seuls résidents blancs sont diplomates ou coopérants. Quoi qu'il en soit le Président Tabo Mbeki a déconcerté une fois encore les amis de l'ANC et de l'Afrique du sud. Après avoir retardé le combat contre le Sida à Durban et Prétoria, il apporté une caution morale à un chef d'Etat déconsidéré. Les Etats-Unis se sont déclarés déçus à la mi-février par celui qu'ils ont réinstallé au pouvoir manu militari en 1994.
Haïti joli, a réussi sa guerre de libération. Mais depuis deux cents ans le pays a perdu la bataille de l'indépendance, celle de la convivialité citoyenne et du développement. Les guerres de chefs, les batailles de palais, toujours sanglantes ont été payées par un peuple qui est aujourd'hui l'un des plus déshérités au monde. La lecture du rapport annuel du PNUD, le Programme des nations Unies pour le développement, est d'une simplicité biblique. Haïti se trouve toujours, qu'il s'agisse de mal-nutrition, de mortalité infantile ou d'analphabétisme, dans la dernière page.
La faute à qui ? Il y a quelques années le bouillant théologien de la libération, entre deux Alléluias montrait du doigt les mauvais gouvernants et leurs milices aux noms étrangement familiers. Aujourd'hui à cour d'expédients, après avoir mis le pays en coupe réglée, le prêtre défroqué, élu président en forçant les urnes, sur des promesses non tenues, cherche des boucs émissaires. La faute ne vient plus des tontons Macoutes. La faute des malheurs accablant le peuple haïtien, est Française. La France coloniale, dixit le Président, a exploité sans vergogne un pays riche, et plus tard elle lui a imposé le paiement d'indemnités qui ont saigné " à blanc " le pays.
Sans doute, sans doute, lui répondrait Alexandre, ami de Sanson Pipirit, professeur d'histoire de Haïti, de Français, de Géographie et de littérature, dans les classes de cinquième, quatrième, troisième, seconde, rhéto au collège Saint Georges des Quatre Cités. Il connaît un peu l'histoire ancienne, et encore mieux la plus contemporaine. Mais à supposer que la France rembourse, dédommage, où iront les Euros venus de Paris. A Cité Soleil ou à Miami ? La réponse est connue de tous les Haïtiens, même ceux qui n'ont pas eu la chance d'apprendre l'histoire ancienne. Les gran nèg, et Aristide aujourd'hui est un grand nègre, ne gardent pas leurs sous au pays.
La communauté internationale, a signalé de façon hypocrite et courtoise, son indifférence collective. Les voisins antillais du Caricom, le Canada et les Etats-Unis, croisent les doigts et prient le Petit Jésus de Prague, pour qu'Aristide tienne bon, tout en lâchant un maximum de Gourdes (l'unité monétaire locale). L'Afrique du sud de loin leur apporte la caution morale du continent noir. Hipolito Mejia, président de la République dominicaine, de près, est allé a déclaré qu'il ferait tout pour préserver la légalité constitutionnelle, le maintien d'Aristide, président élu, coûte que coûte au nom des valeurs démocratiques. Il est vrai qu'Haïti n'a pas de pétrole. Haïti est riche d'hommes et femmes perdus dans une misère séculaire. Haïti depuis 200 ans se débat sous la poigne de dirigeants sans foi ni loi.
Seul un déferlement de réfugiés fuyant la famine, et les désordres serait de nature à faire bouger les voisins et les Etats-Unis. L'ingérence militaire de 1994 avait combiné les références aux principes démocratiques effectivement violés, au souci de couper le robinet à migrants échouant sur les plages de Floride ou les campagnes dominicaines. Mais ce moment là est peut-être moins lointain que les bonnes consciences, noires ou blanches, adeptes convaincus du bon docteur Coué, ne veulent bien le répéter devant leur glace. Des rumeurs d'intervention commencent à filtrer avec la montée du chaos et les perspectives de disette dans le nord du pays.
Les composants d'un drame en rappelant bien d'autres, semblent au point de frapper les trois coups avant un lever de rideau tragique. La communauté internationale se prépare à témoigner avec indignation et impuissance. Les medias télévisuels jusqu'ici peu intéressés préparent équipes et caméras pour le premier sang. Le déchoucage orchestré par les Chimères, bandes armées en rupture de pouvoir gagne tout le pays. Les cannibales délinquants armés par le pouvoir aristidien ont viré de bord après l'assassinat de leur chef il y a quelques semaines. Voués à l'intimidation et à l'assassinat de journalistes et d'opposants ils s'apprêtent à dévorer leur maître. Aristide déjà a fait partir sa famille à l'étranger. D'anciens Macoutes, mercenaires d'autres présidents, prennent l'avion du retour pour solder les comptes du passé. Une machine infernale est sur le point de faire sauter la marmite aristidienne. Par qui donc le chapitre suivant de l'histoire haïtienne va-t-il être écrit ? L'opposition pacifique et démocratique, " les classes moyennes " éduquées de Sanson Pipirit, ne sont malheureusement pas de taille à déchouquer ce qui reste de pouvoir personnel présidentiel et encore moins les Cannibales et ex-Macoutes ou paramilitaires post-duvaliéristes.
Au terme d'une vie marquée par les allégeances politiques diverses exigées par sa survie, Sanson Pipirit, homme du peuple haïtien, a prononcé l'oraison funèbre suivante devant le corps calciné d'un attaché ti-makout, qui n'avait pas su changer de camp au bon moment :
" La misère est l'ennemi du bien. Quand la misère broie nos tripes et anéantit notre conscience (..) nous n'avons d'autre choix que d'écouter le chant de ces choses abominables qui hantent ce pays depuis des décennies. C'est à cause de cela que les riches nous utilisent pour leur cause ignoble "(1).
(1) G.A.R.Y. V.I.C.T.O.R., " Sonson Pipirit, profil d'un homme du peuple ", Editions Henri Deschamps, Port-au-Prince, 1988
Jean-Jacques Kourliandsky - Espaces latinos - mars 2004
 Jean-Jacques Kourliandsky
Chercheur à l'IRIS
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