Institut de Relations Internationales et Stratégiques - Accueil
english version  

 
FLUX RSS Flux RSS

 
imprimer la page  envoyer cet article à un ami   

Porto Alegre a tué Davos

Photo

Avant même d'avoir commencé, le Forum social européen est déjà un succès. Il va s'y dérouler des centaines de débats sur des sujets aussi divers que les multinationales et le droit au développement, la question de l'immigration turque en France, l'impact des lois antiterroristes sur les libertés individuelles ou encore la psychiatrie en Europe, ce qui démontre la vitalité et la diversité intellectuelle du mouvement. Des dizaines de milliers de personnes y participeront , ce qui en fait l'événement politique continental le plus populaire et le plus massif. Les médias lui accorderont donc logiquement une attention toute particulière.

Ce qui aurait pu passer pour un projet mégalomane ou une douce rêverie est désormais acquis : Porto Alegre a tué Davos. Le Forum social européen, sous-partie du Forum social mondial lancé à Porto Alegre il y a à peine 3 ans, semble avoir définitivement pris le pas sur le Forum économique mondial de Davos en terme d'impact et même d'influence. Il y a encore deux ans, être invité à Davos était un signe suprême de distinction, la certitude d'appartenir au cercle le plus fermé de ceux qui comptent vraiment dans le monde. Aujourd'hui cela est devenu presque ringard en comparaison des Forums sociaux auxquels tout le monde se précipite.

Car c'est sans doute la marque la plus évidente du succès des ces Forums sociaux : l'ensemble des forces politiques les prennent en considération. Ils en courtisent les organisateurs et tentent de leur expliquer qu'ils ont un agenda commun, qu'ils peuvent donc faire un bout de chemin ensemble. Que ceux qui croient encore que ces manifestations ne sont que des rassemblements de hordes de gauchistes irresponsables révisent leur jugement. Si on ne peut pas exclure qu'il se produise pendant les trois jours, un incident qui sera monté en épingle, les Forums sont devenus plus qu'un simple happening. C'est une véritable force politique. Comme cette force ne présente pas de candidats aux élections, tous les partis politiques - qui ont pour la plupart négligé ce mouvement au départ - leur font désormais une cour effrénée.

Il peut paraître logique que les Verts, en mettant l'accent sur leur origine alternative, se déclarent en phase avec les altermondialistes. Le PC dit également s'y reconnaître sur ce qui est de l'anticapitalisme. Mais le PS, l'UDF et l'UMP ne sont désormais plus en reste. Ces partis ont nommé en leur sein des responsables à la mondialisation. Tous émettent des critiques sur les excès de la mondialisation libérale et se disent désireux de réduire les inégalités économiques internationales. Ils proclament leur exigence de donner une dimension sociale à la mondialisation.

Ces partis politiques ont organisé juste avant le Forum social, des colloques sur le sujet, où les figures de l'altermondialisation ont été invitées. Les altermondialistes ne sont plus un mouvement politique d'avant-garde et radical. Le Financial Times et The Economist reconnaissent qu'ils posent des questions incontournables et qu'ils ont mis en lumière des dysfonctionnements du système économique international qui doivent être impérativement corrigés. Le mouvement présenté autrefois comme antimondialiste est devenu altermondialiste, réalisant ainsi aussi une mutation qui n'est pas que sémantique.

Alors que les partis politiques classiques sont en crise, le mouvement altermondialiste est très attractif, notamment pour les jeunes. Ces derniers se méfient des partis. Il faut reconnaître qu'ils s'y ennuient souvent, et s'ils n'ont pas d'ambitions électorales personnelles, ils n'y trouvent pas le débouché de leur soif d'implication. Ils voient en revanche dans le mouvement altermondialiste un lieu de débat libre et d'engagements solidaires qu'ils disent ne pas trouver dans les structures traditionnelles. Le mouvement altermondialiste peut aider à réaliser l'enjeu majeur pour l'avenir de la démocratie qui est de réconcilier les jeunes et la politique. Ceci explique pourquoi ATTAC a plus d'adhérents que les Verts et à peine 3 fois moins que le Parti socialiste. Les réunions de préaux organisées par les partis ne font plus recette, alors que des centaines de personnes se pressent aux débats organisés par ATTAC. Si les partis ne veulent pas se couper totalement de la jeunesse et d'une partie du mouvement que représentent les altermondialistes, ils doivent donc engager un dialogue avec eux, mais qui se noue sur la base de puissance à puissance. L'heure - pas si lointaine - où les partis politiques condescendaient à peine à consulter les altermondialistes avant les élections est belle et bien révolue. La question qui se pose aujourd'hui est de savoir que faire de ce succès ?

L'enracinement des altermondialistes dans le paysage politique est-il durable ? Il faut pour cela que le mouvement altermondialiste, tout en entamant un dialogue avec ces partis, préserve l'indépendance de sa sphère politique. Ce dialogue avec les partis classiques contribuera à éviter l'impasse ou la récupération du mouvement par des groupuscules plus actifs que représentatifs. Les responsables du FSE sont conscients de cet enjeu capital décrit par Bernard Cassen dans son livre " Tout a commencé à Porto Alegre "1.

En matière économique et sociale, les altermondialistes ont déjà abandonné la seule protestation pour des propositions concrètes, souvent très générales, parfois très détaillées. On n'en est plus au stade des slogans, mais bien d'éléments de programme auxquels les partis politiques traditionnels se référent désormais. Ils sont passés d'une culture du Non à une culture du Oui. Les altermondialistes doivent prolonger cela. Le souci de crédibilité dont ils ont voulu faire preuve en matière économique doit s'étendre à l'ensemble des problématiques internationales dont les questions stratégiques. Dire non à la guerre est une chose. Déterminer un système de sécurité collective efficace en est une autre. Il y a par exemple un sujet majeur sur lequel les altermondialistes peuvent - de par la nature et la composition de leur mouvement - faire avancer les choses ; c'est celui de l'ingérence. Comment faire en sorte pour que l'on puisse à la fois éviter que les frontières - au nom de la souveraineté - soient des protections pour les tyrans, et que l'ingérence trop sélective ne soit pas une politique classique de puissance, simplement maquillée avec le fard de la morale ? Les Forums sociaux vont à terme servir de réservoirs d'idées et de programme pour les partis. La présence de ces derniers ne signifie pas la fin de l'indépendance des Forums sociaux, mais bien la preuve de leur capacité d'influence.

Pascal Boniface, Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques, vient de publier " La France contre l'Empire " (Robert Laffont) et " Atlas des Relations internationales " (Hatier).

1.Bernard Cassen - " Tout a commencé à Porto Alégre " - Mille et une nuits - 10 €, 220 p.

Le Figaro - 10 novembre 2003




Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS


Institut de Relations Internationales et Stratégiques
2 bis, rue Mercoeur - 75011 PARIS
Tél. : 33 (0) 1 53 27 60 60 – Fax : 33 (0) 1 53 27 60 70
contact@iris-france.org