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L’institution militaire en Turquie

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Article / Chronique d’AI

Depuis l’époque de l’Empire ottoman l’armée tient un rôle central dans la société turque. Elle a ainsi assuré un rôle politique constant dans la création et la consolidation des institutions républicaines. L’intervention militaire du 27 mai 1960 marque toutefois une rupture car elle n’est pas effectuée à partir d’une instance civile occupée par les militaires, mais à partir et au nom de l’institution militaire elle-même. Le 27 mai marque pour l’armée le début d’un nouveau processus : celui de l’affirmation de son identité par rapport aux autres institutions étatiques. Bien que les forces armées n’aient pas eu recours aux mêmes pratiques lors de leurs quatre interventions – directe en 1960 et 1980, indirecte en 1971 et en 1997 – le but est identique : la mise en place d’un système politique intégrant les valeurs propres à l’institution militaire elle même, lui conférant ainsi une influence déterminante dans la société.

A contrario il apparaît que les militaires turcs n’ont jamais eu pour but d’instaurer une dictature où l’ambition personnelle et/ou corporatiste serait dominante. Leur présence politique n’est ainsi jamais juridiquement institutionnalisée dans les constitutions, à la notable exception du Conseil de sécurité nationale, fondé en 1961, et qui conserve un rôle déterminant. N’ayant constitutionnellement qu’un rôle consultatif, il n’en demeure pas moins que la composition même de ce Conseil lui confère une place de premier plan dans les décisions déterminantes du pays.

Avec près de 820 000 hommes, dont 35 000 officiers, la présence physique de l’armée est considérable dans le pays. La composition sociale de l’armée est en outre un reflet assez fidèle de la société et le corps des officiers ne provient plus désormais en majorité des classes sociales aisées. L’armée est devenue un outil d’éducation, d’instruction et de promotion sociale : les candidats à la carrière des armes, pris en main dès leur adolescence, sélectionnés selon de stricts critères, suivent une formation d’excellente qualité et les collèges militaires sont souvent très convoités par les jeunes gens d’origine sociale modeste. De manière générale les sous-officiers et les officiers turcs sont ainsi moins influencés par leur milieu d’origine que par leur institution et l’« idéal militaire ». L’institution militaire continue à jouir d’une image prestigieuse, sans guère de rivale, et très nombreux sont les citoyens turcs qui, en définitive, se sentent mieux représentés par elle que par la classe politique fréquemment considérée avec circonspection.

De par sa présence et son prestige, l’institution militaire a acquis une véritable autonomie vis-à-vis des gouvernements civils. Du recrutement des élèves des écoles militaires jusqu’aux nominations, promotions et mises à la retraite, toutes les décisions sont prises en dehors d’une quelconque compétence civile. Il revient au chef de l’état-major général de veiller à la sécurité intérieure et extérieure, de déterminer la politique de défense, de gérer la production et l’acquisition d’armements, dont les coûts ne figurent pas toujours complètement dans le budget de l’Etat.

Si l’armée a pu s’intégrer à la vie politique par le biais du Conseil de sécurité nationale, elle s’est aussi insérée dans la vie économique du pays. De nombreux officiers supérieurs sont actionnaires de sociétés nationales et multinationales. Les mêmes officiers, une fois à la retraite, deviennent souvent membres de maints conseils d’administration. Mais c’est surtout en tant que corps qu’ils agissent au sein de la vie économique grâce à l’OYAK - Fonds de solidarité et d’aide mutuelle des forces armées -. On estime que ce puissant holding capitalise des avoirs d’un montant d’environ 35 milliards de dollars. Bénéficiant des cotisations des membres des forces armées, le fonds, géré par un conseil d’administration composé de généraux, est en outre exempté d’impôts. Enfin, l’OYAK assure à ses membres toutes sortes d’avantages : accès à des coopératives réservées, prêts financiers à des taux d’intérêt très avantageux, retraites complémentaires …

L’armée a considérablement limité le poids de l’islam jusqu’en 1980, et la religion ne jouit d’aucune influence sérieuse en son sein, en terme politique tout au moins. Pourtant la réislamisation des institutions républicaines s’est surtout opérée, au cours des années quatre-vingt, par l’insertion, au cœur même de l’appareil d’Etat, de la synthèse « turco-islamique », en partie à l’instigation de l’armée. Ainsi la Constitution de 1982, largement inspirée par les militaires, afficha le projet de dépolitiser la société autour d’un ordre moral à forte connotation religieuse. Ce fut en réalité l’institution d’une véritable « démocratie autoritaire » au sein de laquelle il s’agissait de défendre l’Etat contre la société et la société contre l’individu en enfermant ce dernier dans le triptyque famille-mosquée-caserne. Cela explique que l’armée ait décidé de rendre obligatoire les cours de culture religieuse et de morale dans l’enseignement primaire et secondaire. Il s’agissait alors pour l’institution militaire, tout en réaffirmant ad nauseam son indéfectible attachement aux valeurs kémalistes, donc laïques, de tenter d’utiliser les valeurs de l’islam pour ordonner la société.

Les progrès des partis se réclamant de l’islam politique et les récents succès électoraux du Parti de la justice et du développement ont perturbé la situation et il est devenu difficile pour les militaires de continuer à instrumentaliser l’islam. Le Parti de la justice et du développement, comme expression de l’émergence d’une nouvelle classe moyenne et d’une catégorie de responsables politiques beaucoup moins liés au noyau de l’appareil d’Etat sont implicitement des facteurs de contestation du pouvoir politique de l’armée.

Dans le processus d’adhésion à l’Union européenne, les dilemmes sont multiples pour l’armée car elle comprend parfaitement que satisfaire aux critères de Copenhague entraînerait inévitablement une remise en cause partielle de son pouvoir. Mais l’hypothèse selon laquelle une fraction de l’armée serait réticente à tout processus de rapprochement avec l’UE en raison de préférences marquées pour les Etats-Unis n’est en réalité guère probante. Non seulement parce que les Etats-Unis ont indiqué à maintes reprises leur souhait de voir la Turquie intégrer l’UE, mais surtout parce qu’il semble qu’il faille considérer l’institution militaire comme essentiellement nationaliste turque.

Il apparaît donc, beaucoup plus fondamentalement, que l’armée, tout en s’arc-boutant sur des privilèges matériels non négligeables, pâtisse en même temps du rôle dans lequel elle s’est elle-même enfermée : la défense intransigeante des enseignements de Mustafa Kemal peu à peu transformés en un dogme atemporel. Les successeurs d’Atatürk ont statufié son héritage, faisant du « kémalisme » un dogme d’Etat, dont ils s’attribuent le monopole d’interprétation et qu’ils continuent à présenter comme ayant une valeur absolue : intégrité du territoire, unité de la nation, laïcité de la République. Autant de principes de base auxquels chacun peut adhérer mais dont une large partie de l’armée se veut la gardienne exclusive.

Il paraît en tout cas impossible de considérer que l’institution, en tant que telle, est opposée à l’adhésion du pays au sein de l’UE. Même si certains aspects de cette potentielle intégration les inquiètent, les militaires comprennent en même temps qu’elle marquerait de reconnaissance de la Turquie comme puissance occidentale et européenne, ce qui était un des buts affichés du fondateur de la République

Amnesty International




Didier Billion
Directeur adjoint à l'IRIS


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