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Du danger de " l'américano-centrisme " pour la Russie

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Depuis le 11 septembre 2001, un certain nombre de décideurs et d'observateurs européens ressentent - et déplorent - que la politique extérieure de la Russie se concentre de nouveau excessivement sur les Etats-Unis. Pourtant, lorsque Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir, la volonté était manifeste de rééquilibrer les orientations de la diplomatie russe. Dans ce cadre, les pays européens et l'Union européenne avaient fait l'objet d'une attention particulière. Le sommet Russie-UE de Paris, en octobre 2000, avait ainsi permis d'enregistrer des avancées importantes dans des domaines aussi cruciaux que l'énergie et la sécurité.

Les causes du retour apparent de la diplomatie russe à " l'américano-centrisme " sont multiples, d'ordre à la fois interne et externe. En Russie, une partie de l'appareil diplomatique, de l'institution militaire et de la communauté des experts en relations internationales reste nostalgique des relations de superpuissance à superpuissance des années de Guerre froide. Le 11 septembre 2001 leur est apparu comme une " aubaine " confortant leur espoir que leur pays redevienne un partenaire de premier plan pour les Etats-Unis, la disparité des situations respectives des deux pays pouvant à leurs yeux être " gommée " par l'existence d'une menace commune - le terrorisme international. Cela a relativisé, aux yeux de ce segment des élites russes, l'importance de l'Europe, à laquelle est notamment reprochée son incompréhension des réalités russes, en même temps que son incapacité à agir sur la scène internationale.

Il est certes vrai que l'UE peine à concevoir des positions communes, comme l'a montré la récente controverse à propos de l'Irak, et que la PESD semble marquer le pas. Mais la tendance de la Russie, décideurs et experts confondus, à considérer que, désormais, " la balle est dans le camp de l'Union européenne " pour ce qui est du développement du partenariat russo-européen ne tient pas uniquement à ce qu'ils présentent volontiers comme l'atonie de l'UE. Elle traduit également la tentation de privilégier les relations avec les Etats-Unis parce qu'elles apparaissent politiquement plus " gratifiantes " à l'heure où l'Union demeure plus ferme, toutes proportions gardées, que Washington sur des dossiers jugés sensibles par Moscou (droits de l'Homme et liberté de la presse, Tchétchénie, corruption, etc.). Les tensions fortes, en 2002, autour de la question de Kaliningrad sont évidemment à ajouter à ce contexte délicat.

La tendance au redéploiement de la diplomatie russe sur les Etats-Unis est préoccupante. Côté européen, on craint que l'assurance que retire Moscou de son " partenariat renforcé " avec les Etats-Unis ne l'encourage à prendre moins de précautions dans ses rapports avec des partenaires majeurs sur la scène européenne - l'UE, mais aussi l'OSCE, le Conseil de l'Europe. Pour la Russie, une telle réorientation n'est pas sans risque. Les inerties perceptibles au sein des élites russes ne sont pas de nature à faire évoluer les représentations stéréotypées que certains Européens (décideurs, experts, opinion) ont du " grand voisin russe ", alors même que l'UE, accaparée par ses réformes internes et son élargissement, ne fait guère preuve de créativité pour penser ses rapports avec ses voisins. Par ailleurs, le partenariat russo-américain n'est pas exempt de tensions - qu'il s'agisse de l'Asie centrale et du Caucase, de l'OTAN, des relations qu'entretient Moscou avec l'Iran ou des livraisons d'armes à la Chine. Certains experts s'interrogent en outre sur les conséquences d'une éventuelle alternance à Washington en 2004 pour un partenariat russo-américain très dépendant de la relation personnelle Bush-Poutine.

Dans ce contexte, quelles peuvent être les perspectives du partenariat politique et de sécurité russo-européen ?

Tout d'abord, l'on veut croire que les plus hauts responsables russes, soutenus en cela par un certain nombre d'experts, restent convaincus de la validité des facteurs qui leur avaient fait rechercher un partenariat plus substantiel avec l'Union européenne en 1999-2000. Beaucoup de ces facteurs sont du reste distincts de la problématique des relations avec les Etats-Unis, en particulier la puissance économique de l'Union à l'échelle mondiale et son poids dans le commerce extérieur de la Russie.

A la veille de la visite à Paris du président Poutine, soulignons que la France a sans doute un rôle particulier à jouer pour donner un " nouveau souffle " au partenariat russo-européen. Paris, qui affirme son intention de demeurer vigilante quant aux évolutions internes en Russie, mais compte aussi au nombre des pays européens les plus attentifs aux positions spécifiques, et même aux " sensibilités " de Moscou sur certains dossiers de politique internationale (récemment, sur Kaliningrad). Elle apparaît ainsi comme l'un des pays européens susceptibles de contribuer le plus directement à " rattacher " la Russie aux processus européens, dans le domaine politique comme économique (la coopération entre EADS et les industries aéronautiques et spatiales russes sont à cet égard exemplaires). Puisse le prochain sommet contribuer à la refondation d'une relation franco-russe indispensable à l'heure où la Maison européenne retrouve son unité.

* Isabelle Facon est chargée de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS)

Arnaud Dubien est chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS)

Le Figaro - 11 février





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