
L’Afrique est en train de donner simultanément deux images parfaitement opposées. L’une poussant à l’afro-optimisme, l’autre à l’afro-pessimisme.
Le Kenya semblait voué à l’immobilisme, à la corruption, à l’insécurité intérieure, au déclin, et devenait même, un pays d’accueil pour certains groupes terroristes. Il vient de réussir à la perfection une alternance démocratique. C’est le candidat de l’opposition, Mwaï Kibali, connu pour son intégrité, qui a gagné avec plus de 60% des voix l’élection présidentielle, en suscitant l’espoir de toute une population. Mieux encore, cette alternance semble se dérouler de façon très calme. Le président Arap Moï, en place depuis 24 ans a accepté la défaite de son parti au pouvoir depuis l’indépendance (1963).
Les nouveaux dirigeants promettent de n’exercer aucune chasse aux sorcières, mais simplement de restaurer le respect de la loi.
Si cette bonne nouvelle devait se confirmer, cela montrerait, après les exemples vertueux du Sénégal ou du Mali que l’Afrique n’est pas nécessairement et automatiquement liée à des régimes autoritaires dictatoriaux. Il n’y a pas de malédiction qui ferait de l’Afrique un continent hermétique par nature à la démocratie.
Le Kenya doit servir d’exemple à ses voisins en Afrique de l’Est et également au-delà. Mais malheureusement, ce bon exemple est contredit par la situation de plus en plus catastrophique de la Côte d’Ivoire.
La Côte d’Ivoire, c’était la vitrine des anciennes colonies françaises, pays riche, stable, paisible et tolérant. Sa richesse l’avait toujours rendue accueillante aux étrangers qui forment plus d’un tiers de sa population. Elle dispose du 3e PNB africain après l’Afrique du Sud et le Nigeria.
Le président Houphouët-Boigny avait même à son époque donné le droit de propriété aux étrangers et la plupart d’entre eux y avaient également le droit de vote, ce qui ne voulait certes pas dire grand chose au temps du parti unique. Le multipartisme lancé en 1991 l’a été au moment où la crise économique commençait à sévir, suscitant des mouvements de contestation. Après 1993, le successeur d’Houphouët-Boigny, Konan Bedie a le premier agité la carte ethnique pour détourner la colère de la population. Il s’agissait également de disqualifier l’ancien Premier ministre, Alassane Ouattara, également ancien haut fonctionnaire international. Le concept « d’ivoirité » a été développé. Ouattara avait eu, un moment donné, la nationalité de la Haute-Volta devenue Burkina Fasso.
Bedie gagnera les élections de 1995, boycottées par l’opposition, avec 96% des voix. En 1998, un rapport rendu public estimait qu’en matière d’immigration le seuil du tolérable était largement dépassé et désignait les immigrés comme les principaux responsables de la hausse du chômage et de l’insécurité urbaine. En décembre 1999, un coup d’Etat militaire mené par le général Guei met fin à un régime de plus en plus discrédité, qui devenait, la grande inquiétude de ses voisins et du reste du monde, de plus en plus xénophobe. Les élections de décembre 2000 ont été remportées par Laurent Gbagbo, social démocrate et ancien opposant à Houphouët-Boigny. Mais ce dernier, tout en prenant des mesures sociales bienvenues, n’a pas réellement rompu avec le discours sur « l’ivoirité ».
Ouattara n’avait toujours pas le droit de se présenter aux élections. Le débat sur l’ivoirité, a entraîné une crise identitaire profonde du pays, partagé entre la moitié Nord, musulmane et plus défavorisée, et le Sud.
En septembre 2002, Gbagbo a voulu licencier 500 militaires enrôlés par le général Guei. Cela a débouché sur une tentative de putsch. Le général Guei y a perdu la vie, il s’en est fallu de peu pour que Ouattara ne subisse le même sort. Depuis des rebelles aidés par l’étranger (Liberia, Burkina) selon Gbagbo, ont pris les armes contre l’armée régulière et la situation dégénère chaque jour, avec des exactions réciproques.
La France, qui a renforcé son dispositif militaire pour la porter à 2500 hommes se trouve prise au piège. Si elle n’était pas intervenue, on l’aurait accusée d’impuissance ou d’indifférence. Elle aurait été moralement tenue responsable d’éventuelles exactions avec le spectre d’un nouveau Rwanda, mais en Côte d’Ivoire. Mais quand elle intervient, on lui reproche de prendre partie et de venir conforter le pouvoir en place. Sa politique se veut équilibrée, mais du coup le pouvoir l’accuse de ne pas suffisamment l’aider et l’opposition armée de se ranger du côté du gouvernement.
Des deux côtés, on s’illusionne sur la possibilité d’une victoire militaire, négligeant ainsi la perspective d’une solution politique, qui seule serait à même de permettre une véritable réconciliation nationale. C’est ce qu’essaye avec beaucoup de difficultés de promouvoir Paris, avec l’aide des pays africains concernés.
Nice Matin, Var Matin, Corse Matin – 06/01/2003
 Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS
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