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La Turquie des « démo-musulmans »

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Le résultat des élections en Turquie, qui ont donné pour vainqueur incontestable un parti qualifié d’« islamiste modéré », ont causé un choc important en Turquie et en Europe.

Le terme islamiste est tellement connoté de façon négative, que même assorti du qualificatif de modéré, fait peur. Islamiste modéré cela paraît contradictoire. L’un des premiers réflexe est de songer au spectre d’une nouvelle révolution iranienne, par la voie des urnes cette fois-ci. Mais comparaison n’est pas raison. Il convient de regarder, avec lucidité, le résultat de ces élections en prenant soin de ne rien faire qui puisse injurier l’avenir.

Le parti Justice et Développement a gagné dans un pays qui est, depuis quatre-vingt ans, une République laïque, mais de culture musulmane. Dès 1923, Mustapha Kemal a voulu occidentaliser et moderniser son pays en prenant la France pour modèle. Le vote exprimé le 3 novembre constitue-t-il à cet égard un retour en arrière ? La laïcité est-elle en danger ?

Ce n’est pas l’hypothèse la plus probable pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, le parti vainqueur des élections est un parti réellement modéré. Il n’est pas question d’instaurer la charia dans un pays où elles ont obtenu le droit de vote bien avant les françaises. Il n’y a eu aucune violence au cours de la campagne électorale. Son leader Erdogan est un conservateur sur le plan social, libéral sur le plan économique et de culture musulmane.

Les dirigeants de ce parti se présentent comme l’équivalent de la démocratie chrétienne en Europe et ont même forgé, pour marquer les esprits, le qualificatif de « démo-musulman » bien plus positif que celui d’« islamiste modéré ». Les électeurs turcs se sont surtout exprimés contre un gouvernement qui était à bout de souffle, qui n’avait pas su gérer la crise économique. Les enrichissements rapides de certains leaders étaient plus que suspects et n’ont pas renforcé la popularité des partis traditionnels.

Le parti « démo-musulman » gère de grandes villes en Turquie, notamment Istanbul depuis 1998, à la satisfaction de tous, en ayant rétabli le bon fonctionnement des services publics, auparavant en déshérence.

Le succès du parti « Justice et développement » est le résultat de la conjonction de la loi électorale (qui fixe un seuil de 10% pour être représenté au Parlement) et du rejet des partis traditionnels. Le DSP, parti de l’ancien Premier ministre Ecevit, n’a recueilli que 1,2% des voix !

L’arrivée d’un parti musulman change-t-il la donne dans la perspective de l’adhésion de la Turquie à l’Europe ? Certains disaient déjà auparavant, que l’Europe était un club chrétien qui ne saurait admettre un pays de soixante-six millions d’habitants, de surcroît musulman. D’autres, mettaient en avant le caractère non-européen, d’un point de vue géographique, de la Turquie. Les réticences vont être encore plus fortes désormais. C’est pourquoi les nouveaux dirigeants turcs ont, d’ores et déjà, décidé d’entamer une tournée pour convaincre les leurs homologues européens de la compatibilité de leur programme à une adhésion à l’Union européenne. Que vont devenir les promesses vagues faites à la Turquie en 1964 et l’engagement pris en 1999 de sa future adhésion ? Européens et Turcs doivent absolument clarifier ce point.

Le nouveau gouvernement va-t-il remettre en cause l’alliance avec les Etats-Unis et celle plus récente avec Israël ? Il est probable qu’il ne cherchera pas à s’opposer frontalement à son armée, dont le rôle en Turquie déborde largement du seul cadre militaire. D’une façon ou d’une autre, nouveau gouvernement et militaires, malgré leur méfiance réciproque, doivent s’entendre. Les « démo-musulmans » ne peuvent prendre le risque de braquer trop l’armé, sans quoi elle deviendrait un opposant de taille. En 1997, celle-ci avait en effet désavoué le gouvernement dirigé par l’islamiste Erbakan, conduit à démissionner. Mais l’armée turque ne peut pas intervenir trop fortement dans la vie politique au risque des sanctions d’un isolement international. On peut espérer de façon raisonnable, que la victoire du parti « Justice et Développement » permettra plutôt une intégration des islamistes modérés à la vie politique et renforcera au final, l’occidentalisation de la Turquie.

Pour la première fois depuis des décennies, la Turquie va être dirigée par un gouvernement monocolore. A lui de prouver, en traitant les immenses défis sociaux et économiques, que les électeurs ne se sont pas trompés.

Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS

Nice Matin, Var Matin, Corse Matin – 11/11/2002





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