
Démission de huit ministres, défection de 59 députés appartenant au parti du premier ministre, alors que les trois partis de la coalition gouvernementale ne possèdent plus qu'une seule voix de majorité au Parlement... Depuis maintenant plusieurs semaines, la Turquie traverse une crise qui marque, peut-être, la fin du cycle politique ouvert par le coup d'Etat organisé par l'institution militaire le 12 septembre 1980.
En termes générationnels, c'est certainement le cas puisque, après celle du libéral-populiste Süleyman Demirel et celle de l'islamiste modéré Necmettin Erbakan, nous assistons à la retraite politique programmée du dernier monstre sacré qui a dominé la vie politique turque depuis une trentaine d'années en la personne de Bülent Ecevit. Mais ces événements ne suffisent ni à cerner les véritables enjeux de la crise actuelle, ni à évaluer si elle est porteuse de projets politiques novateurs.
1. Il est erroné de considérer que les réformes initiées par le gouvernement de coalition dirigé par Bülent Ecevit depuis plus de trois ans ne sont que de la poudre aux yeux. Si elles sont encore insuffisantes, elles vont dans la " bonne direction " car des tabous sont tombés et des débats impensables il y a encore quelques mois sont désormais publics. Ainsi des questions de l'enseignement et des émissions en langue kurde, de l'abolition de la peine de mort, de l'élaboration d'un nouveau Code civil élargissant les droits des femmes... La Turquie est incontestablement entrée dans une période de libéralisation sans précédent, phénomène d'autant plus remarquable que le climat politique découlant du 11 septembre a une teneur clairement liberticide...
2. Il faut réfuter les arguments de ceux qui, en Turquie, expliquent que des réformes sont éventuellement utiles, mais pour le pays lui-même et non pour obtempérer aux exigences de l'Union européenne. Ils sous-estiment gravement le lien dialectique qui existe entre les deux paramètres. C'est bien la dynamique de la candidature à l'Union européenne qui peut contribuer à libérer les formidables énergies dont est riche la société turque, et ainsi l'aider dans sa quête de plus d'ouverture et de modernité.
Schématiquement, deux grandes tendances, non réductibles à de trop commodes clivages droite-gauche, traversent la société turque. Une aile modernisatrice et sans complexe, radicalement pro-européenne, notamment incarnée par le patronat en prise avec le marché mondial et une très grande majorité de la population qui voit dans le projet européen un moyen de sortir des blocages du système et des crises à répétition. A l'opposé, une classe politique en manque de projet, utilisant le clientélisme comme système de régulation, et une bureaucratie civile et militaire qui perçoit dans l'UE un risque de perdre ses privilèges.
Bülent Ecevit s'est vu obligé d'accepter l'organisation d'élections législatives anticipées prévues pour le 3 novembre prochain. La question est de savoir si " l'équipe de rêve " présentée par les médias comme une sorte de panacée est susceptible de présenter une véritable alternative. Avec le ministre des Affaires étrangères démissionnaire, Ismaïl Cem, pro-européen convaincu, Kemal Dervis, ministre de l'Economie démissionnaire, qui a l'oreille des organismes financiers et économiques internationaux, et Husamettin Ozkan, longtemps un des plus proches conseillers de Bülent Ecevit, elle a l'ambition de prendre toute sa place sur l'échiquier politique en construisant une nouvelle force de centre gauche liée à la social-démocratie ouest-européenne.
Pour l'instant, aucune de ces séduisantes et médiatiques personnalités n'a de liens réels et organisés avec la société. Certes, une partie de l'électorat peut être attirée par une équipe qui se donne les apparences de la modernité, mais on peut douter que la grande majorité de la population adhère aux mesures économiques mises en oeuvre par Kemal Dervis sur les injonctions du FMI et de la Banque mondiale. Mesures indispensables mais dont le coût social est catastrophique. C'est même probablement les nationalistes d'extrême droite et les protestataires des partis islamistes qui en tireront un large profit électoral.
Si l'on conçoit que ces réformes douloureuses sont une impérieuse nécessité, elles doivent s'accompagner d'un projet qui permette à la Turquie de franchir un réel saut qualitatif dans ses formes d'organisation politique et de rentrer ainsi de plain-pied dans le XXIe siècle. Le pays se trouve ainsi à l'aube d'une nouvelle étape de son histoire qui doit confirmer son caractère européen et démocratique.
Il lui faut d'abord modifier la Constitution pour attribuer à l'institution militaire toute la place qui lui revient, mais rien que la place qui lui revient, dans une République moderne.
Il s'agit ensuite de mettre en oeuvre le chantier de la décentralisation permettant de développer des politiques régionales jusqu'alors absentes. La question est délicate car elle inclut bien évidemment la dimension kurde... La gestion de l'islam politique doit aussi s'inscrire dans le mouvement de libéralisation de la société.
Enfin, la nouvelle majorité parlementaire devra s'atteler à la mise en place d'un véritable système de protection sociale. Un quart de la population, en majorité rurale, ne bénéficie d'aucune protection sociale, les allocations familiales et le RMI n'existent pas et l'assurance chômage n'a été instituée que très récemment.
Les blocages souverainistes et nationalistes sont, en dernière analyse, les pires dangers qui menacent le pays. C'est pourquoi les développements constatés depuis le Conseil européen d'Helsinki de décembre 1999, qui a vu la Turquie incluse dans la liste officielle des pays candidats, ne semblent pas avoir été à la hauteur de ladite candidature. La Commission et les institutions de l'Union européenne ont fait preuve de bien peu d'empressement pour aider la Turquie, qui n'a pas pu bénéficier, par exemple, du type de mécanismes et d'instruments financiers mis en place pour les candidats d'Europe centrale et orientale...
Rien ne serait plus grave qu'une sorte d'alliance objective se noue entre les adversaires de la candidature turque au sein de l'Union européenne et en Turquie même. La Turquie fait historiquement partie de la matrice européenne. Depuis Helsinki, il lui revient de faire la preuve de son européanité. Elle ne peut se contenter de critiquer la pusillanimité des Quinze. C'est le principal défi qui se pose aujourd'hui aux responsables turcs qui aspirent à doter leur pays d'un véritable projet de transformation sociale.
 Didier Billion
Directeur adjoint à l'IRIS
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