
Face aux tumultes afghans, le 78e sommet franco-allemand de Nantes est presque passé inaperçu. Il est vrai que ce type de réunion qui a au moins lieu deux fois par an, a un côté routinier. L'ivresse du début de la relation franco allemande qui marquait une réconciliation historique entre deux États qui s'étaient trop souvent faits la guerre est passée.
La relation étroite qui unissait François Mitterrand et Helmut Khol n'a pas été remplacée ni entre Jacques Chirac et Gerhard Schroeder, ni entre le chancelier allemand et Lionel Jospin. Il y a eu tellement de progrès accomplis entre les deux pays qu'on se demande bien ce qui peut encore faire l'objet d'initiatives spectaculaires. Plus grave encore, des tensions inhabituelles sont apparues. Au sommet de Nice, en décembre dernier, on a pu avoir l'impression que Français et Allemands s'opposaient sur le poids de l'Allemagne dans une future Europe élargie. Paris allait-il retomber dans sa crainte historique d'une suprématie allemande ? La France s'offusquait-elle du rôle renforcé d'une Allemagne rendue plus forte et plus libre dix ans après la réunification ?
Construction relancée Fort heureusement à Nantes ces nuages ont été dispersés. Paris et Berlin font exactement la même analyse des événements du 11 septembre et de la guerre en Afghanistan. Ils ont donc voulu relancer la construction européenne, dans laquelle le couple franco-allemand a toujours eu un rôle irremplaçable. Les deux partenaires ont souhaité rappeler qu'ils restaient le << moteur de l'intégration >> capable de renforcer la dynamique du projet européen. Ils ont voulu réaffirmer après le 11 septembre leur volonté de donner une nouvelle dimension au volet de coopération militaire de l'Union européenne pour aller vers une défense commune. L'objectif défini en 1999 après la guerre du Kosovo, de donner à l'Europe une force de réaction rapide de soixante mille hommes pouvant intervenir soit en liaison avec les États-Unis, soit seule si nécessaire, est donc considéré comme acquis pour 2003. Une decision favorable sur l'Airbus A400 avion de transport militaire qui donnera à l'Europe les moyens de projection dont elle ne dispose pas pour le moment devrait intervenir rapidement.
Une puissance au service d'un projet européen Plus ambitieux encore les deux pays se sont déclarés favorables à la perspective d'une véritable défense européenne, qui ne saurait se limiter aux seules missions de maintien de la paix. C'est donc bien un projet de puissance européenne au sens plein du terme dont il est question.
L'Europe ne peut plus se satisfaire de ce statut de puissance économique commerciale et culturelle mais qui ne peut rien faire sur le plan stratégique sans le soutien américain. Cette dépendance compréhensible au sortir de la seconde guerre mondiale face à la menace soviétique n'est plus de mise aujourd'hui. C'est pour cela que la France n'a pas à craindre, mais au contraire doit se réjouir de la montée en puissance de l'Allemagne. La réaffirmation publique de l'intérêt national allemand est dans l'intérêt de la France dans la mesure où elle est mise au service d'un projet européen. La France doit être logique avec elle-même. Seule, elle ne peut réorienter comme elle le voudrait les grandes tendances internationales. L'Europe peut mieux être en mesure de le faire.
Mais l'Europe ne sera jamais une puissance si elle se résume à une France entourée de pays faibles. Une Allemagne moins inhibée sur le plan international, qui a moins peur de jouer un rôle sur la scène mondiale, qui n'hésite plus à participer à des opérations militaires, bref une Allemagne qui a soldé l'héritage historique de la Seconde Guerre mondiale (mais qui n'en a pas oublié les leçons) permet à l'Europe de peser plus dans le monde, ce qui correspond au projet français.
La puissance économique française La France doit-elle craindre une nouvelle domination de l'Allemagne ? Non, car l'Allemagne est aujourd'hui profondément démocratique, et que par ailleurs dans cette construction multilatérale qu'est l'Europe, aucun pays fut-ce l'Allemagne, ne peut imposer seul ses vues aux autres.
De plus, si les relations franco allemandes se sont rééquilibrées au profit de l'Allemagne sur le plan stratégique, sur le plan économique l'opération s'est faite en sens inverse. C'est désormais la France qui a la meilleure croissance du continent, qui possède les meilleurs indicateurs économiques.
Euro oblige, le temps où le franc perdait régulièrement du terrain face au Mark est révolu. Le couple franco allemand réunit dès lors deux partenaires dont les atouts peuvent n'être pas identiques mais dont la puissance globale est comparable. Les responsables français dans leur grande majorité ont compris tout l'intérêt qu'il y avait de pouvoir s'appuyer dans le domaine stratégique sur un partenaire allemand plus puissant. Cela le rend certes plus exigeant à notre égard mais cela le rend surtout plus libre face à Washington. Les États-Unis ne peuvent plus comme ce fut souvent le cas auparavant, imposer à l'Allemagne de ne pas avancer en matière d'Europe de la défense au prétexte que cela serait contraire aux intérêts de l'Otan. 2002 sera capital pour le couple franco allemand. Des élections auront lieu dans les deux pays à quelques mois d'intervalle. En France elles devraient mettre fin à la cohabitation qui rend moins lisible à Berlin la politique française et les deux chefs de l'exécutif dans les deux pays auront un mandat clair et quatre ou cinq ans devant eux. C'est plus que suffisant pour donner les impulsions nécessaires à l'Europe.
 Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS
Nice Matin, Var Matin, Corse Matin - 07/01/2002
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