
L'Afrique est bel et bien la zone stratégique la plus déstabilisée sur la planète. Guerres civiles sans fin, conflits ethniques permanents, une guerre régionale de grande ampleur, des massacres de masse et même un génocide semblent être attachés à la région dont une grande partie semble sombrer dans le chaos.
Lorsque René Dumont écrivait en 1960 un livre au titre éloquent l'Afrique est mal partie, il ne pouvait pas penser à quel point l'avenir lui aura donné raison. A l'époque le PNB par habitant du Ghana était comparable à celui de la Corée du Sud. Aujourd'hui il est de 370 $ par an et par habitant au Ghana contre 10 660 $ en Corée du Sud.
L'image même de l'Afrique subsaharienne est en train de se modifier dans l'hémisphère nord et particulièrement en Europe. S'il y a toujours un sentiment de compassion envers les habitants de ce continent infortuné, on commence à percevoir en même temps les symptômes d'une "fatigue de l'Afrique". Pour beaucoup, l'Afrique est un tonneau des Danaïdes dans lequel il est devenu inutile de verser des aides additionnelles. La mauvaise gestion, la corruption et l'incompétence de la plupart des gouvernements conjuguées aux effets des guerres prolongées semblent rendre toute aide extérieure parfaitement inutile.
La fin de la compétition soviéto-américaine n'a pas en réalité mis fin aux conflits en Afrique, elle est seulement venue réduire l'intérêt stratégique du continent. Il est désormais inutile de courtiser les pays africains pour augmenter le nombre de pays amis ou alliés ou pour empêcher le rival de gagner des positions géopolitiques.
Pour les Etats européens, depuis le début des années 90, l'Europe de l'Est est devenue la partie du monde qu'il est plus nécessaire et intéressant d'aider afin de permettre la réunification du continent.
Le risque pour l'Afrique n'est donc pas tellement d'être de nouveau victime de la compétition internationale, mais bel et bien d'être abandonnée par le monde extérieur à son triste sort. On le constate dramatiquement en Sierra Leone où on aurait tort de penser qu'un échec serait seulement celui de l'ONU. Il serait en réalité celui de la totalité de la communauté internationale, qui n'aura pas eu le courage d'agir de façon résolue pour éviter la pire. Il existe un fossé grandissant entre les besoins, gigantesques, de sécurité en Afrique et les moyens, très rares, disponibles pour y contribuer.
Aujourd'hui, le droit d'ingérence est dans le monde occidental un concept qui est de plus en plus populaire. Cependant, le risque pour l'Afrique n'est pas que le droit d'ingérence soit mis en place mais plutôt qu'un droit d'indifférence devienne la nouvelle norme. Alors que les pays occidentaux développent leur capacité de projection militaire et adaptent leurs moyens militaires afin d'être plus facilement en mesure, d'intervenir loin de leurs bases, il y a une réticence de plus en plus marquée à être mêlé à un conflit. La guerre devenant de plus en plus le monopole des pays pauvres, les pays riches sont de plus en plus désireux de ne pas être pris dans ce piège.
La guerre du Kosovo, à cet égard, s'avère être plus une exception qu'une nouvelle règle. Une exception parce que l'intervention militaire était le produit de plusieurs facteurs : guerre sur le continent européen face à un Milosevic multirécidiviste et un pays, la Yougoslavie, affaibli à un moment où tant l'Europe que l'OTAN éprouvait l'impérieux besoin d'asseoir leur crédibilité.
Le problème ne réside non plus donc dans la compétition entre les organisations internationales, entre les Etats ou encore entre les grandes puissances en Afrique. Le défi réside maintenant dans la possibilité d'amener de plus en plus de gens à travailler ensemble pour stabiliser le continent. Le complexe de Fachoda ne doit plus exister et doit cesser d'imposer une grille de lecture totalement dépassée par l'actualité stratégique africaine. A ce titre on ne peut que se féliciter de la tournée commune que vont entreprendre Hubert Védrine et Robin Cook en Afrique.
Paris et Londres ont réalisé que toute aide extérieure serait la bienvenue. Dans l'objectif de stabilisation du continent africain, les contributions de pays aussi différents que la Grande-Bretagne, le Japon ou les Etats-Unis, s'ils démontraient un intérêt réel pour le continent, sont utiles.
La coopération avec les organisations internationales régionales est également une chose positive. Le principe d'appropriation, adopté comme stratégie globale de prévention et de résolution des conflits en Afrique par l'Union européenne, ne doit pas signifier un retrait de l'Afrique mais un partenariat multilatéralisé avec les Etats et les organisations régionales africaines.
Dans cette optique, les manoeuvres Recamp, qui se font avec la participation de plusieurs Etats africains et avec la contribution de plusieurs pays non africains, offrent de prometteuses possibilités pour l'avenir. L'objectif est de développer la coopération régionale, l'aptitude au maintien de la paix sur une base plus multinationale que bilatérale. L'un des grands défis à l'avenir sera pour la France de convaincre les autres pays européens d'accepter d'être plus engagés en Afrique. La France était très seule pour essayer d'empêcher le génocide au Rwanda en 1994. Beaucoup d'Etats européens, par tradition ou manque de volonté, sont réticents à l'idée d'être militairement impliqués en dehors de la zone OTAN et principalement en Afrique. Les rares qui acceptent ces missions sont plus enclins à participer à des opérations extérieures en dehors du théâtre africain. L'exemple du Timor oriental est là pour nous le rappeler. Nous devons convaincre les autres acteurs internationaux de faire quelque chose en et pour l'Afrique.
 Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS
Le Figaro, mardi 16 mai 2000 |