|
La paix en Irlande du Nord serait-elle dans l'impasse après la chute du premier gouvernement autonome biconfessionnel le 11 février 2000? Si la prospective est un exercice délicat et si le processus en cours en Irlande du Nord ne peut être tenu par aucun déterminisme, il n'en demeure pas moins que pour espérer établir les conditions d'une paix durable, encore faudrait-il repenser le processus de paix et les ambiguïtés nées de l'accord du vendredi saint à l'aune de réalités socio-historiques, plus ou moins volontairement ignorées, qui sont dans une large mesure à l'origine des blocages actuellement rencontrés.
Passée l'euphorie - légitime mais inappropriée - du printemps 1998, qui avait vu la signature de l'Accord du Stormont, le 10 avril, confirmé par le référendum du 22 mai, la vie en Irlande du Nord a de nouveau été rythmée par les incertitudes et le doute, qu'est venu renforcer le retour de la violence. Ces actes de violence d'ailleurs - attentat le 15 août 1998 faisant 29 morts, assassinat de l'avocate catholique Rosemary Nelson le 15 mars 1999... -, sont souvent le fait de groupuscules dissidents jusqu'au-boutistes, républicains catholiques autant qu'unionistes protestants, qui ne sont pas partie aux négociations de paix, dont la seule raison d'être était la lutte armée et qui ne trouvent vraisemblablement pas leur place dans le processus de paix engagé. L'insécurité ainsi entretenue n'a pas favorisé le développement d'un climat de confiance pourtant essentiel à l'établissement d'une paix durable, et explique, notamment, les atermoiements précédant la mise en place du gouvernement autonome qui, au final, n'aura assumé ses fonctions que durant 72 jours. Mais pouvait-il réellement en être autrement? L'accord signé en avril 1998, que tout le monde s'est empressé de qualifier d'historique, voire d'irréversible, semble délaisser certaines réalités structurelles au profit d'accommodements plus pragmatiques qui sous-estiment la nature exacte de la «question nord-irlandaise».
Loin de se réduire à ces seules 30 dernières années, l'essence même du conflit en Irlande du Nord plonge ses racines au plus profond de l'histoire des sociétés tant irlandaise qu'anglaise. Ainsi, pour comprendre la réalité des relations anglo-irlandaises, il importe de délaisser l'histoire immédiate, et de s'intéresser à la condition des Irlandais au fil des siècles de présence anglaise. Si l'on prend la peine de faire porter nos réflexions sur un temps historique long et si l'on remonte aux sources de la relation anglo-irlandaise, et donc aux sources du conflit, on constate que les luttes récentes des mouvements républicains - catholiques - nord-irlandais (dans les années soixante) s'inscrivent dans quelque sept siècles de domination britannique, dont quatre de colonisation véritable. Le schéma qu'il importe dès lors d'avoir à l'esprit lorsque l'on tente de réfléchir sur la situation en Irlande du Nord est certainement à rechercher du côté du phénomène colonial tel qu'il s'est exprimé au cours du XXe siècle - et tel qu'il s'exprime encore dans certaines régions du globe - avec comme difficultés supplémentaires les dimensions historique et religieuse, omniprésentes dans les représentations collectives. Il semble dès lors bien difficile d'effacer une telle rancœur, pour ne pas dire, parfois, une telle haine, au moyen de dispositions juridiques et institutionnelles on ne peut plus floues, caractéristiques du principe «d'ambiguïté constructive», et qui semblaient, elles, se satisfaire du court terme. Une logique de l'instantané et de l'immédiat qu'incarnait parfaitement, au moment de la signature de l'accord, M. Anthony Blair, Premier ministre travailliste britannique depuis un an, représentant de la «gauche moderne», chantre de la «Troisième voie», qui apparaissait comme l'«homme de la paix en Irlande du Nord» - une paix bien fragile! -, sur le point de régler, pour quelques semaines du moins, un problème que tous les gouvernements précédents avaient traîné tel un boulet.
Or, au final, l'accord ne réglait, sur le fond, aucun problème. Tant les nationalistes catholiques que les unionistes protestants pouvaient ainsi affirmer n'avoir rien concédé, et maintenir en l'état leurs ambitions de voir se réaliser, pour les uns, le rattachement à la mère patrie, la république d'Irlande; pour les autres, la garantie de rester rattachés à la Couronne d'Angleterre. Comment, dès lors, avoir l'indécence, ou l'irresponsabilité, d'affirmer que la paix était proche alors que l'accord censé la fonder n'était qu'un acte de pur forme, auquel il fallait simplement reconnaître, et c'est déjà un excellent début, d'avoir permis à des «ennemis» de toujours de se réunir, d'engager des discussions et de poursuivre concrètement un processus qui, par essence, ne peut s'inscrire que dans la longue durée.
Ces références socio-historiques n'ont nullement vocation à justifier les actes de violence qui assombrissent les perspectives de paix, mais simplement redonner à des réalités humaines et à des perceptions de l'Autre fortement ancrées dans la conscience collective toute leur place, face à une initiative politico-juridique, évidemment nécessaire, mais qui semblait négliger la réalité des rapports entre communautés.
Si l'on veut éviter un désenchantement bien plus dramatique que les inévitables «contretemps» d'un processus qui a lui-même ses ennemis, il importe de faire preuve d'un volontarisme politique sans cesse renouvelé, seul capable de transcender des tendances lourdes qui constituent le véritable risque si elles continuaient à ne pas être reconnues comme essentielles dans la relation anglo-irlandaise. C'est ce que l'on constate en analysant l'attitude de l'IRA après le refus de Londres de tenir compte des concessions de dernière minute qu'elle a faites. Même si l'Armée républicaine irlandaise n'est pas exempte de tout reproche dans la situation actuelle, les prises de position quelque peu maximalistes qu'elle a adoptées - rupture avec la commission de désarmement - après la suspension du gouvernement autonome par Peter Mandelson, ministre à l'Irlande du Nord, sont révélatrices de la résurgence immédiate des schémas traditionnels ainsi que des conséquences «désastreuses» que peut engendrer le sentiment d'incompréhension, fondé ou non, né de l'idée qu'un camp est privilégié sur un autre.
Si l'on souhaite une paix durable en Irlande du Nord, on ne pourra pas se satisfaire d'arrangements institutionnels délaissant les fondements socio-historiques de représentations bien ancrées dans les mémoires collectives et qui ne pourront être dépassées qu'en étant objectivement reconnues et assumées.
Libération / 27 avril 2000
 Robert Chaouad
Chercheur à l'IRIS
|