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Turquie : la crise politique n’est pas qu’un simple choc entre islamistes et laïques

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Depuis la fin du mois d'avril, la Turquie s'enfonce dans une crise politique autour de l'élection présidentielle. La bataille qui oppose le Parti de la justice et du développement (AKP) au "camp laïque" se réduit-elle à un affrontement entre islamistes et laïques ? Didier Billion, directeur adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et spécialiste de la Turquie contemporaine, nous livre son analyse.

Pourquoi assiste-t-on à une telle crise autour de l'élection présidentielle en Turquie ?

Depuis la victoire du Parti de la justice et du développement (AKP) aux élections législatives de 2002, une bataille politique s'est ouverte entre cette formation et " le camp des laïques ". L'AKP, parti difficile à caractériser, plonge incontestablement ses racines dans l'islam politique. Cependant on peut considérer qu'il a évolué et fait maintenant partie du tissu politique turc. D'essence libérale, il se situe à droite de l'échiquier politique. Le " camp laïque ", rassemblement hétérogène, regroupe l'armée, le Parti républicain du peuple (gauche souverainiste) et l'actuel président de la République, Ahmet Necdet Sezer, kémaliste orthodoxe.

La confrontation entre ces deux forces se cristallise aujourd'hui autour de l'élection présidentielle. La gauche parlementaire a faut deux fois échec à l'élection du candidat de l'AKP, Abdullah Gül, ministre des Affaires étrangères, qui a finalement retiré sa candidature. En Turquie, le président, élu par le Parlement, détient deux pouvoirs essentiels : il peut opposer son veto à la nomination de hauts fonctionnaires et à la promulgation de loi, chose dont a largement usé l'actuel président pour faire échec aux projets de l'AKP. Aussi, pour les laïques, si l'AKP obtenait la présidence du pays, le dernier rempart civil de résistance à ce parti sauterait. Face à ce blocage, des élections législatives anticipées seront organisées le 22 juillet. Elles ouvriront une nouvelle phase politique, mais rien n'indique qu'elles permettront de dénouer la situation. En effet, les sondages réalisés avant l'éclatement de cette crise donnaient l'AKP vainqueur.

Les craintes des laïques de voir la Turquie " islamisée " par l'application d'un " agenda caché " de l'AKP sont-elles fondées ?

Certains considèrent que l'AKP avance masqué et que son objectif serait de mettre à bas le fonctionnement laïque de la République turque. Selon cette théorie, la démarche pro-européenne de l'AKP lui sert à évincer l'armée turque de la scène politique, armée qui empêcherait la réalisation des projets " secrets " de ce parti. Pour ma part, je ne crois pas à cet argumentaire. Je considère évidemment que dans toute démocratie un devoir de vigilance s'impose aux citoyens. Connaissant les antécédents islamistes de l'AKP et l'inquiétude ressentie par un grand nombre de Turcs, la surveillance de cette formation doit être renforcée. Mais je constate aussi que depuis qu'il est au pouvoir, l'AKP s'est toujours inscrit dans un mouvement de réforme élargissant les droits démocratiques et individuels. Certainement, au sein de ce parti, il subsiste des islamistes radicaux, mais ils sont très minoritaires. D'autre part, les raisons pour lesquelles des centaines de milliers de personnes ont manifesté sont souvent différentes. Certains considèrent que les pressions de l'armée sur l'AKP sont justifiées. D'autres, défilant aux slogans de " ni charia ni coup d'Etat ", ne se situent pas sur la même ligne politique.

Pourquoi l'armée occupe-t-elle une place si importante dans la vie politique turque ?

Premièrement l'armée est une institution consubstantielle à la formation de la République turque. Après la Première Guerre mondiale, le pays a failli disparaître, dépecé par les puissances vainqueurs. C'est notamment grâce aux militaires que l'unité fut préservée. Il reste donc une sorte de traumatisme dans l'inconscient collectif de voir le territoire national amputé, l'armée étant vue comme l'institution qui défendra jusqu'au bout le pays. Deuxièmement, l'histoire turque répertorie quatre coups d'Etats diligentés par les militaires. Même si elle est regrettable, il existe une tradition d'intervention de l'armée turque dans la vie politique. Enfin, cette institution occupe un rôle économique très important. L'armée a créé un fonds de pension, Loyak, qui lui a donné une puissance financière et commerciale phénoménale. Cela explique en partie les réticences de certains militaires à l'entrée dans l'Union européenne, qui pourrait restreindre leurs privilèges.

Au-delà des questions de la laïcité, ces manifestations traduisent-elles des revendications sociales de nature à s'opposer aux politiques libérales de l'AKP ?

Malheureusement non. La raison principale est qu'aucune alternative d'envergure au programme de l'AKP n'a encore émergé. La gauche turque a été laminée par le coup d'Etat de 1980, qui a détruit une génération de militants. Très minoritaires, les syndicats n'arrivent pas à organiser la résistance sociale. D'autre part, le Parti républicain du peuple, principale force d'opposition, a une politique qui sur le terrain social ne se distingue guère de l'AKP. Depuis quatre ans, il se livre à une critique stérile de la situation sans avancer de propositions alternatives. De son côté, la " gauche de la gauche ", traversée par un sectarisme outrancier, n'a pas réussi à se réunir pour organiser une riposte. Conséquence : la politique populiste de l'AKP surfe sur cette situation en proposant localement des systèmes d'assistanat et en menant au niveau national des réformes libérales.

Dans quelle mesure la situation actuelle pourrait-elle peser sur le processus de négociation d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne ?

L'UE a fermement critiqué les communiqués de l'armée. Et si les pressions militaires s'intensifiaient, les réactions pourraient être encore plus vives. Plus inquiétant : depuis près de deux ans on constate une résurgence du nationalisme prenant parfois des connotations racistes, chose très neuve en Turquie. La participation du Parti d'action nationaliste (extrême droite) aux dernières manifestations atteste de cette évolution. Les nationalistes utilisent la déception très importante que nourrissent un nombre important de Turcs vis-à-vis de l'UE. Un sentiment d'amertume se ressent au sein de la population même pro-européenne. Nombreux sont ceux qui pensent ne jamais pouvoir entrer dans l'Union. Facteur aggravant: l'arrivée de Nicolas Sarkozy à la présidence française, qui s'oppose radicalement à cette entrée.

Didier Billion par Elsa Dimicoli / L’Humanité dimanche / 16 mai 2007



Didier Billion
Directeur adjoint à l'IRIS


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