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Turquie : une vraie alternative reste à reconstruire

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En raison du conflit entre l'armée et le parti au pouvoir sur fond de défense de la laïcité, la Turquie est sous tension. L'analyse de Didier Billion, directeur adjoint de l'IRIS.

La crise autour de l'élection présidentielle en Turquie ne révèle-t-elle pas un dilemme entre défense de la démocratie et défense de la laïcité ? La situation a-t-elle à voir avec celle de l'Algérie en 1990-1991 ?

La démocratie n'est actuellement pas menacée en Turquie. Mais il existe des pressions considérables qui empêchent le bon fonctionnement du système démocratique. Pour l'instant, le parti au pouvoir, le Parti pour la justice et le développement (AKP), a strictement respecté les règles de fonctionnement institutionnelles et légales. Si l'on cherche des entorses aux principes démocratiques, c'est plutôt du côté de l'institution militaire qu'il faut se tourner. Le communiqué qu'elle a publié le 27 avril contre toute " remise en cause de la laïcité ", au soir du premier tour de l'élection du Président par le Parlement (au cours duquel l'unique candidat, Abdullah Gül, de l'AKP, n'a pu être élu), est un avertissement clair à ce parti.

En Algérie, il avait été expliqué qu'il fallait, pour se protéger des dangers de l'islamisme, soutenir l'armée, qui jouait sur un registre non-démocratique. Ce que je trouve problématique en Turquie, ce sont les interventions à répétition de l'armée ces dernières semaines. L'AKP, à ce jour, a toujours joué le jeu de la légalité républicaine. Depuis 2002, à chaque fois qu'il a tenté de faire voter des projets de loi ne correspondant pas aux valeurs républicaines et laïques (comme en 2004, celui concernant la judiciarisation de l'adultère), il les a retirés face aux pressions de la société civile, de plus en plus active depuis sept ou huit ans, de la presse et de l'Union européenne.

Les dirigeants de l'AKP n'ont pas non plus inventé l'élection du Président par le Parlement, ni la loi électorale qui leur a permis d'avoir près de deux tiers des sièges à l'Assemblée nationale avec un tiers des voix lors des législatives de 2002. Ce système est hérité du coup d'Etat opéré par les militaires en 1980. C'est en quelque sorte l'arroseur arrosé…

Pourquoi l'armée intervient-elle, et jusqu'où peut-elle aller ?

Elle dépasse ses prérogatives. Une armée dans un pays démocratiques, qui plus est candidat à l'Union européenne, reste au service de la défense de la nation. L'armée turque, elle, se considère garante de la Constitution. Quitte à remettre en cause un scrutin électoral si elle estime que les fondements de la République turque, ses valeurs, sont menacés. Depuis quelques mois, le nouveau chef de l'Etat-major nommé en août 2006, et qui n'est pas considéré comme un homme d'ouverture, a multiplié les déclarations en ce sens. En 1997, l'armée a été jusqu'à adresser au gouvernement un mémorandum contenant ses exigences demandant à celui-ci de démissionner s'il ne pouvait pas y répondre. Le Premier ministre de l'époque, Necmettin Erbakan, qui était lui un véritable islamiste, a préféré démissionner. Mais, pour justifier les coups d'Etat de 1960, 1971, 1980 et 1997, il y avait à chaque fois des situations de crise plus ou moins aiguës. Aujourd'hui, quel serait le prétexte ? Le risque de coup d'Etat à court terme est quasi nul.

Que veut le camp des laïcs qui a manifesté massivement à Ankara et à Istanbul ?

Je mettrai des guillemets à " camp des laïcs ", car ces importantes manifestations ont réuni des sensibilités différentes. Certains sont alignés sur l'armée, d'autres ont défilé avec des banderoles " Ni charia ni coup d'Etat ". Et l'opposition à l'AKP ne fait pas un programme. Le deuxième parti du pays, le Parti républicain du peuple, parti souverainiste de gauche fondé par Mustafa Kemal Atatürk, s'est rangé depuis 2002 dans une opposition stérile, et apparaît comme fossilisé. Une grande partie des manifestants voulait, selon moi, une nouvelle force politique alternative à l'AKP et au PRP. Je ne vois pas de parti pouvant jouer ce rôle. Les partis de gauche ne sont pas capables de s'unir.

Paradoxalement, celui qui représente le mieux l'aspiration de la société de s'émanciper de la tutelle de l'Etat, c'est l'AKP. C'est un parti conservateur au niveau idéologique et libéral en économie, un parti de centre-droit qui veut élargir le champ d'expression de l'activité religieuse. Et, si certains militants, certains cadres, certains dirigeants rêvent d'aller plus loin en islamisant la société, ils sont minoritaires. L'AKP est un parti interclassiste dans lequel se retrouvent des chômeurs, des ouvriers et des chefs d'entreprise, et c'est ce qui explique son succès. C'est un parti attrape-tout qui a très bien saisi la situation. Et n'a pas d'opposition digne de ce nom.

Où en sommes-nous après l'annonce du retrait du candidat de l'AKP, Abdullah Gül ?

Après l'annonce de ce retrait, la seule initiative maintenue reste l'organisation d'élections législatives anticipées, dont la date précise reste encore à déterminer. Au-delà des recompositions partisanes qui semblent se profiler, il est peu probable que les rapports de forces politiques soient profondément modifiés. On pourrait dons se retrouver dans la situation où l'AKP arrive en tête du scrutin… et les mêmes questions resteraient alors posées. Un des principaux défis reste donc la construction d'une véritable alternative politique qui ne soit attirée ni par les sirènes de l'AKP, ni par celle de l'armée.

Didier Billion par Dante Sanjurjo / Politis / 10 mai 2007



Didier Billion
Directeur adjoint à l'IRIS


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