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Les USA sont partisans d’une démocratie sélective

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Barah Mikai1 est chercheur à l'Institut de Relations Internationales et stratégiques (IRIS). Arabisant, il est spécialiste du Proche et du Moyen-Orient. Dans son livre " La politique américaine au Moyen-Orient " (Dalloz), Barah Mikaï1 tente d'apporter un éclairage nouveau sur l'attitude américaine. Simple rhétorique ou ambition pour les Etats-Unis de devenir, comme la Carthage antique, la Cité la plus puissante et juste du monde? L'analyse de Mikaïi1 nous offre une mise en perspective historique de la politique américaine au Moyen-Orient, de sa formulation au XVIIIème siècle à ses premiers pas concrets au milieu des années 1940 alors que le pétrole était dominant dans la configuration des relations internationales et jusqu'à son application contemporaine.

Pour vous, terrorisme actuel rime avec antiaméricanisme, ne pensez-vous pas que c'est un raccourci?

Tout dépend de quel antiaméricanisme l'on parle. Celui-ci se présente sous deux formes : l'un violent et terroriste, et l'autre plus lié aux opinions publiques et se matérialisant par des manifestations à l'encontre de la politique américaine et/ou de gouvernements considérés comme soumis aux desiderata américains. La distinction est de taille. Mais il est vrai qu'à l'heure actuelle, les terroristes essayent de capitaliser sur ce sentiment afin de ramener à eux une majorité des opinions publiques arabes et musulmanes, sans succès. Ceci prouve l'hypocrisie de formations comme Al-Qaïda dont, on ne peut le nier, la création a été encouragée à la base par les Etats-Unis. L'histoire de l'Afghanistan est parlante à cet égard. Il y a plusieurs doses d'antiaméricanisme et ce qu'il faut retenir, c'est qu'il existe tant dans le monde arabe qu'ailleurs.

Que pensez-vous de l'attitude de Washington devant le nouveau gouvernement palestinien?

Il est vrai qu'il y aune sorte de schizophrénie qui s'est installée à Washington. D'une part on appelle à la démocratie et la désignation par les Palestiniens d'un nouveau leader; de l'autre on refuse le Hamas qui a pourtant été élu de façon démocratique. Je crois en fait que les Etats-Unis sont des partisans de la démocratie sélective, inaboutie, celle qui correspond à leurs propres intérêts.

Cette volonté de " démocratiser " le Grand Moyen-Orient n'est-elle pas une agression et l'exemple afghan n'est-il pas la preuve de la non-viabilité de cette option?

L'exemple afghan est très parlant, puisqu'il comporte une aberration, ne serait-ce que concernant les modalités de désignation des représentants gouvernementaux. Comment en effet appliquer des schémas électoraux occidentaux dans un pays où 70% de la population serait analphabète ? Tout a été misé sur le président Hamid Karzaï, aucun de ses concurrents n'ayant été autant médiatisé. On voit donc les limites de la démocratisation quand elle n'est pas adaptée au contexte. On s'est retrouvé avec des citoyens qui votaient à l'aveuglette. L'Afghanistan a été la première opération post-ll-Septembre qui a permis de dire à la communauté internationale: "nous avons un ennemi en commun, il faut le combattre en allant à sa rencontre". Par contre, cette même stratégie américaine a réellement dérapé en Irak. D'autant que les trois arguments présentés pour justifier cette invasion, la présence d'armes de destruction massive, la complicité avec Al-Qaïda puis le souhait de démocratisation, ont tous été de faux prétextes. A l'heure actuelle le souhait démocratique américain supposé en Irak produit un effet inverse puisqu'il encourage la montée du confessionnalisme politique. C'est une mise à mal de l'unité nationale, de l'Etat-nation irakien. On est donc loin de l'Etat de droit qui aurait dû prévaloir et qui est la base même des fondements de la légalité internationale.

Qu'est ce que le projet américain du " Grand Moyen-Orient "?

Le projet de Grand Moyen-Orient se voulait une alternative constructive encourageant les dynamiques démocratiques dans la région s'étendant du Maroc à l'Afghanistan. C'est un concept purement américain. Ma crainte par rapport à ce projet, c'est que les Américains veuillent établir une zone remodelée qui justifierait moins leur implication militaire et politique à terme et leur permettrait de faire face à d'autres priorités, telle l'émergence de la puissance économique chinoise. Mais ces applications " pro-démocratiques " américaines pourraient asseoir la confessionnalisation politique du Moyen- Orient et affaiblir les Etats-Nations contemporains. L'Irak connaît d'ailleurs aujourd'hui une partition confessionnelle de facto. Le même risque existe au Liban. Si le projet du Grand Moyen-Orient venait à se concrétiser, ce serait le pire des scénarios! Même si les frontières actuelles sont des créations artificielles occidentales, elles avaient néanmoins le mérite de garantir une pluriconfessionnalité dans un cadre national et ce, malgré les tensions existantes. Si l'on pousse les individus au repli confessionnel, tribal, ethnique, les contentieux historico-identitaires seront réanimés, dont le fameux clivage entre Sunnites et Chiites. On risque alors d'arriver vite à une confrontation entre les différentes communautés concernées.

La guerre opposant l'armée israélienne au Hezbollah libanais ne risque-elle pas d'embraser une nouvelle fois la région?

Au Liban, le rapport de forces a évolué depuis les années 1980. Le Hezbollah a une capacité autonome de décision, même s'il est soutenu par la Syrie et l'Iran, et il considère qu'il est capable de tenir tête à Israël. Concernant les perspectives de sortie de cette situation, on voit aujourd'hui que le retrait syrien du territoire libanais est acquis, alors que le désarmement des milices a failli. Le gouvernement libanais, après deux tentatives, s'est rétracté devant les risques d'embrasement. Or, si l'on veut appliquer la résolution 1559 qui est fondamentale pour la souveraineté du Liban, il faut d'abord appliquer la résolution 242 qui demande à Israël de se retirer des territoires arabes qu'il occupe depuis juin 1967.

Qu'en est-il de l'Iran, qui brandit la menace nucléaire et qui se dit l'allié du Hezbollah?

L'Iran sait que son entente avec les Etats-Unis n'est qu'une question de temps, comme il sait que l'option militaire américaine à son encontre semble exclue. Il est vrai que les Américains appréhendent le fait que l'Iran puisse accéder à l'arme nucléaire, notamment parce qu'il en découlerait une parité nucléaire en défaveur d'Israël. Ils sont devant un dilemme. Or la raison d'Etat s'impose avant tout. D'Henri Kissinger à Madeleine Albright, beaucoup pensent qu'il serait insensé de faire de l'Iran un ennemi. Les Iraniens, qui en sont conscients, placent la barre haut, car ils savent qu'il y a malgré tout une volonté de rapprochement de la part des Etats-Unis, auquel seul le canal adéquat manque.

Et la montée du prix du pétrole ne va-t-elle pas rendre la politique américaine dans la région encore plus arbitraire?

L'importance de la donne pétrolière dans la politique moyen-orientale reste relative. George Bush a déclaré il y a quelques mois que les Etats-Unis devaient se désengager à terme de leur dépendance pétrolière moyen-orientale, qui représente 20 à 25% de leurs importations. La crainte étant qu'un changement de gouvernement auprès des pays fournisseurs traditionnels comme l'Arabie Saoudite puisse les mettre dans l'impasse. On voit en fait que vis-à-vis de l'Irak, le fait d'avoir un gouvernement entièrement soumis est un moyen de se garantir un approvisionnement en limitant les risques d'antiaméricanisme. Mais le prisme pétrolier n'explique pas tout. L'apaisement des tensions moyen-orientales est le seul moyen pour garantir une stabilité économique et politique au niveau régional et international.

Que pensez-vous de l'attitude de la Communauté Européenne? Incapable de parler d'une seule voix, elle semble chuchoter plutôt que de s'affirmer. Est-ce votre point de vue?

Sur le plan des relations transatlantiques, la Communauté Européenne n'affiche aucun consensus, car elle est complètement minée par les oppositions entre les différentes visions nationales. On a observé ce phénomène à l'époque de l'invasion de l'Irak, on le voit encore concernant l'évolution du processus euro-méditerranéen. L'UE essaye malgré tout de mettre en place une force militaire par l'intermédiaire de l'Eurocorps ; mais tant qu'elle n'aura pas clarifié les principes de sa politique étrangère, elle ne pourra pas peser sur les conflits de la région.

L'importance et le pouvoir de la communauté juive aux Etats-Unis expliquent-t-ils la politique américaine dans la région?

Il ne faut pas exagérer l'influence de la communauté juive aux Etats-Unis. Par contre il y a un lobby pro-israélien assez important, même s'il n'est pas représentatif des aspirations de l'ensemble de la communauté juive. On retrouve la force du lobby pro-israélien dans le financement des campagnes électorales notamment.

Est-il souhaitable ou légitime pour la Communauté internationale de négocier l'avenir de la région avec des mouvements tels que le Hamas ou le Hezbollah?

A partir du moment où l'on a des mouvements avec de très fortes assises populaires, et même s'ils ont un passé qui n'est pas toujours très recommandable, il faut essayer de composer avec. L'exemple palestinien a démontré que le mécontentement d'une population peut amener sur le devant de la scène un mouvement encore plus radical. Si le Hamas ne satisfait pas les Palestiniens, qui sait si le Djihad islamique ne prendra pas le relais ? Il y a une continuité entre les aspirations des opinions publiques concernées et les discours prônés par ces mouvements. De même que l'on ne peut pas écarter le fait que le Hezbollah puisse élargir son audience au Liban suite aux frappes israéliennes qui touchent les infrastructures vitales du pays. Pourtant ces formations restent ouvertes à la négociation. Tant que l'on essaiera de les contrer violemment, on contribuera à contrario à en augmenter l'audience auprès des opinions publiques concernées.

Pensez-vous que la communauté arabe américaine puisse peser sur la politique américaine actuelle? Sinon, que prédisez-vous pour l'avenir de la région?

Non, pas dans l'immédiat du moins. La communauté arabe américaine n'est absolument pas fédérée au niveau de ses forces, elle est divisée par des clivages nationaux comme religieux. Les Arabes américains chrétiens travaillent rarement de concert avec les Arabes musulmans américains et vice versa. Sans compter qu'au sein même de la communauté arabe musulmane, il y a des scissions idéologiques, politiques ou religieuses. Et sur le plan politique ils n'ont aucun poids. Par ailleurs je reste pessimiste quant à l'avenir du Moyen-Orient, car tant que l'on n'aura pas appliqué dans l'ordre les résolutions 242 et 1559, on restera dans l'impasse. Il faut attaquer le mal à sa racine, qui passe par le sentiment de lésion qu'entretiennent la plupart des populations moyen orientales. Des générations entières grandiront avec ce sentiment sur lequel continueront à se greffer des régimes corrompus et autoritaires, incapables d'améliorer la situation de leurs populations. Seuls les Américains peuvent changer cette donne en accompagnant de façon positive et juste les évolutions et les aboutissements de la région. De surcroît, ils seraient alors accueillis les bras ouverts.

Barah Mikaïl par Fériel Berraies Guigny / Réalités - Tunisie / 27 juillet 2006



Barah Mikaïl
Chercheur à l'IRIS


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