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La "guerre du gaz" a-t-elle commencé ?

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Gazprom est-il en telle position de force qu'il puisse dicter ses prix à ses clients européens ? Qu'en est-il de la concurrence du gaz norvégien ou britannique ?

Gazprom fixe ses tarifs à ses clients européens en fonction de la conjoncture mondiale. On sait que les prix du gaz sont indexés sur les prix du pétrole. Les prix que Gazprom fixés à la France, à l'Allemagne, à l'Italie et à l'ensemble de ses clients de l'Union européenne (UE) répondent à une logique des marchés. Ce qui n'était pas le cas de ses relations avec l'Ukraine ou avec d'autres pays de l'URSS. Ce que l'on constate, c'est que depuis grosso modo un an, la Russie et Gazprom, groupe public, se sont engagés dans une politique de réévaluation de leurs relations avec les Etats post-soviétiques, et l'un des points majeurs de cette réévaluation, c'est justement le passage des tarifs des hydrocarbures livrés par la Russie et ces Etats aux tarifs mondiaux. Cela a été explicité très clairement par le Ministre des affaires étrangères russe, lors d'auditions à huis clos au Sénat russe en octobre. Cela se résume ainsi : qui s'éloigne de la Russie paie ses matières premières aux tarifs mondiaux.

Pour ce qui est de la concurrence norvégienne ou algérienne, elle existe bel et bien. La France dépend moins du gaz russe précisément parce qu'elle importe des hydrocarbures de Norvège et d'Algérie, et fait jouer cette concurrence. Donc, Gazprom n'est pas en situation de monopole en Europe, même si, là encore, la situation est variable selon les pays de l'UE. Certains d'entre eux, comme les Pays baltes par exemple, dépendent à 100 % des livraisons en provenance de la Russie.

Le dernier point, c'est le moyen et le long terme. Les réserves de pétrole et de gaz de la mer du Nord sont en voie d'épuisement, alors que la Russie détient environ un tiers des réserves mondiales de gaz. Ce qui fait dire qu'à terme l'importance du gaz russe en Europe ira croissant.

Quadrupler les prix ukrainiens signifie donc les aligner sur les tarifs mondiaux ?

Il y a controverse entre Russes et Ukrainiens sur la définition de ce qu'est le tarif mondial. Peut-être faut-il faire un bref retour en arrière pour parler de ce qu'était la formule du prix entre Russie et Ukraine. Il faut d'abord rappeler que l'Ukraine dépend très fortement du gaz russe et du gaz du Turkménistan, ce dernier transitant par le territoire de la Russie. Mais Gazprom dépend aussi de l'Ukraine, on le voit très bien ces jours-ci, pour ses exportations de gaz vers l'UE. C'est donc une véritable interdépendance. Jusqu'à présent, la Russie s'acquittait d'un tarif peu élevé pour le transit de son gaz vers l'UE, et elle livrait en échange du gaz à l'Ukraine à des tarifs également peu élevés. Ceux-ci étant calculés sur la base de 50 dollars (42 euros) pour 1 000 m3. Ce qui veut dire par exemple – et c'est assez paradoxal – que les citoyens ukrainiens payaient le gaz moins cher que les habitants de la Russie elle-même.

Evidemment, ces relations gazières entre les deux pays étaient une survivance de l'époque soviétique, et témoignaient en tous cas d'une relation particulière entre la Russie et l'Ukraine. Le Kremlin a estimé qu'après la "révolution orange", l'Ukraine avait procédé à une réorientation de sa politique étrangère en direction de l'UE, mais surtout en direction de l'OTAN, donc des Américains. Et que dans ces conditions, la Russie n'avait plus de raison valable de maintenir ces relations particulières, de "faire de cadeau" à l'Ukraine. Donc l'alignement des prix du gaz livrés à l'Ukraine par Gazprom sur les tarifs mondiaux répond à une logique économique difficilement contestable. Mais il est surtout un acte politique.

La France peut-elle se passer du gaz russe ?

D'après ce que je sais, l'importation de gaz russe est un élément important de la stratégie énergétique de la France, et ce depuis longtemps. La France importait du gaz d'Union soviétique dans un contexte international beaucoup plus tendu. La France était soumise à d'importantes pressions américaines pour suspendre ses importations de gaz soviétique, et n'y a jamais renoncé. Donc on imagine mal qu'aujourd'hui, dans un contexte international beaucoup plus apaisé qu'en 1984-1985, la France réoriente d'une manière abrupte sa politique énergétique. D'autant plus qu'à terme, l'Europe ne pourra pas se passer du gaz russe. La localisation des réserves étant ce qu'elle est, et la consommation européenne devant augmenter selon l'ensemble des projections, on peut au contraire penser que la part du gaz russe devrait augmenter.

Y a-t-il un rapport entre cette crise Gazprom-Ukraine et le processus de privatisation partielle du géant russe lancé en décembre ?

Il n'y a pas de lien direct. La libéralisation du marché des actions de Gazprom est une revendication ancienne de l'aile libérale du gouvernement russe, des partenaires étrangers de Gazprom, et cette libéralisation n'a été possible qu'une fois la part de l'Etat dans le capital de Gazprom portée de 37 à 51 %. Cette augmentation a eu lieu cet été, et donc la mainmise de l'Etat étant désormais ferme, le Kremlin a estimé qu'il était maintenant possible de libéraliser l'accès aux 49 % restants du capital. Peut-être un lien indirect entre la libéralisation des actions de Gazprom et l'affaire russo-ukrainienne est-il l'instrumentalisation dans ce conflit de la voix des actionnaires minoritaires. On a vu par exemple certains actionnaires minoritaires de Gazprom abonder dans le sens du Kremlin dans le dossier de la guerre du gaz avec l'Ukraine, en disant que c'était l'intérêt des actionnaires privés d'augmenter les prix du gaz à l'Ukraine, et que la logique du marché devait prévaloir. C'est le seul lien indirect que je vois, et ce lien conforte plutôt la position de l'Ukraine.

Plutôt qu'une guerre du gaz, les pressions de la Russie peuvent-elles s'expliquer par le contexte temporaire : la proximité des élections législatives en Ukraine dans deux mois et la tenue du G8 avec la Russie à sa tête ?

Il y a deux facteurs politiques qui expliquent le déclenchement de cette guerre du gaz : c'est la réorientation diplomatique de l'Ukraine, qui est extrêmement importante pour la Russie. Ce qui pose problème pour le Kremlin, c'est moins la volonté de rapprochement avec l'UE que la volonté de rapprochement avec l'OTAN avec un autre dossier, dont on parle peu mais qui est crucial, celui de l'OMC. On assiste depuis un an, un an et demi, à une course contre la montre entre la Russie et l'Ukraine pour l'accession à l'OMC, chacun de ces pays craignant que si l'autre entre en premier, il pose des conditions inacceptables pour l'autre pays. C'est la toile de fond diplomatique. Et puis effectivement, il y a un événement important, les élections législatives du 26 mars.

Ces élections vont se dérouler selon un nouveau mode de scrutin, particulièrement propice à l'éparpillement des voix. Ce scrutin intervient dans un contexte politique intérieur ukrainien marqué par une certaine désillusion de l'électorat "orange" vis-à-vis du président Iouchtchenko, mais aussi vis-à-vis de l'ex-premier ministre Timochenko. Eléments qui expliquent cette désillusion : tout d'abord un phénomène d'attente exagérée après la "révolution orange", une situation socio-économique en Ukraine qui se dégrade, et la rupture entre Iouchtchenko et Timochenko, qui a eu lieu en septembre.

Parallèlement, on assiste – dans les sondages en tout cas – à une montée du Parti des régions qui est dirigé par Viktor Ianoukovitch. Ces élections sont donc très ouvertes. On ne peut exclure un scénario de "revanche" des forces politiques battues l'année dernière. Et encore une fois, ce scrutin est d'autant plus important qu'il est concomitant d'une réforme institutionnelle adoptée le 8 décembre 2004 qui entrera en vigueur en avril et prévoit un renforcement substantiel des prérogatives du Parlement et du premier ministre, au détriment de celles du président.

On a donc des élections ouvertes, un système politique qui va être profondément transformé. Et la Russie, évidemment, espère un "retour de balancier". Et par la "guerre du gaz", elle cherche sans doute à peser sur le contexte électoral en Ukraine. L'un des objectifs du Kremlin, c'est de discréditer le président Iouchtchenko aux yeux de sa population en le faisant passer pour"irresponsable" et essayer ainsi de favoriser l'opposition. En conclusion, le maniement de l'arme énergétique, que ce soit dans le contexte électoral ukrainien ou vis-à-vis des Européens dans le domaine diplomatique, est difficile, car l'arme énergétique est à double tranchant.

Le peuple ukrainien ne prend-il pas conscience d'une nécessité de nouvelles relations avec la Russie vu l'abandon des rêves occidentaux ?

Beaucoup en Ukraine reprochent au président Iouchtchenko une attitude trop radicale, une attitude de "rupture" vis-à-vis de la Russie, dans un contexte international incertain. En effet, les objectifs déclarés de la diplomatie ukrainienne que sont l'intégration au sein de l'UE et de l'OTAN sont des objectifs à moyen et long terme. Pour ce qui est de l'UE, beaucoup en Europe comme en Ukraine se demandent même si cet objectif est encore réaliste après l'échec du référendum en France et aux Pays-Bas. S'agissant de l'intégration à l'OTAN, la procédure est a priori plus facile que celle relative à l'entrée dans l'UE, mais dans ce cas le problème est interne : un peu moins d'un tiers de la population ukrainienne est favorable à l'entrée du pays au sein de l'OTAN. Une majorité de la population y étant opposée. Or le président s'est engagé à consulter la population par référendum le moment venu sur cette question. Effectivement, dans ce contexte, beaucoup s'interrogent sur la pertinence d'une politique de rupture, ou à tout le moins d'éloignement, avec la Russie, pays dont l'Ukraine dépend pour des secteurs aussi stratégiques que l'énergie.

Y a-t-il un impact de cette crise sur les relations entre la Russie et les Etats-Unis, pays qui soutient l'Ukraine tout en soignant ses relations avec le pouvoir russe en vue de l'accès à ses gigantesques ressources gazières ?

Les Etats-Unis ont clairement pris position en faveur de l'Ukraine, en estimant par la voix du porte-parole de la Maison Blanche que la décision brutale de la Russie déséquilibrait la sécurité énergétique de l'Europe. Cette prise de position n'est pas étonnante. On sait que les Etats-Unis, depuis déjà une dizaine d'années, misent sur l'Ukraine pour faire contrepoids à l'influence russe en Europe orientale. On connaît également le soutien explicite et très fort des Etats-Unis au président Iouchtchenko depuis son arrivée au pouvoir. Cela dit, les Etats-Unis ne souhaitent pas une dégradation de leurs relations avec la Russie, qui est un partenaire important aux niveaux global et régional. Il y a des coopérations dans la lutte antiterroriste, dans le domaine de l'énergie. La Russie, en dépit des divergences au niveau régional, est appelée à jouer un rôle dans des crises telles que la crise iranienne, par exemple. Donc, pour résumer, les Etats-Unis soutiennent et soutiendront le président ukrainien dans son bras de fer avec Poutine sans aller jusqu'à la confrontation avec la Russie.

La perspective d'une hausse continue du prix des hydrocarbures plus le potentiel scientifique russe ne sont-ils pas le présage d'une renaissance certaine ou d'une certaine renaissance russe ?

Pour la Russie, l'augmentation du prix des hydrocarbures, du pétrole en particulier, est une aubaine. Les indicateurs macroéconomiques en témoignent. C'est par exemple des réserves de change d'environ 170 milliards de dollars (144 milliards d'euros), un excédent budgétaire important et une croissance située entre 6 et 7 % par an, et cette rente pétrolière permet au gouvernement russe de financer plusieurs programmes très importants : le logement, la médecine, entre autres. Ce sont des programmes à très fort impact social et qui vont profiter à des catégories de la population russe qui avaient été délaissées, qui avaient le plus souffert pendant la période dite de transition. Donc l'augmentation des prix change la donne en Russie, effectivement.

Cela dit, là encore, c'est à double tranchant : l'économie russe, qui repart sous l'impulsion du secteur des hydrocarbures, devient de plus en plus dépendante de ce secteur. Alors même que la stratégie souhaitée par le président repose sur une diversification de l'économie nationale. Donc l'un des défis majeurs du gouvernement russe actuellement et dans les années qui viennent est de gérer et de redistribuer la rente pétrolière afin de favoriser une diversification de l'économie nationale.

Le débat sous forme de Chat avec Arnaud Dubien, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), spécialiste de la Russie et des pays de la Communauté des Etats indépendants, a été modéré par Constance Baudry et Gaïdz Minassian.

Arnaud Dubien par Constance Baudry et Gaïdz Minassian / Le Monde.fr / 2 janvier 2006




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