
Pascal Boniface Le directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques ( Iris) tire le bilan du conflit
Membre du comité consultatif du désarmement auprès du secrétaire général de l’ONU, Pascal Boniface a écrit et dirigé une trentaine d’ouvrages sur les relations internationales. Directeur de l’Iris, il vient de superviser l’élaboration de L’Année stratégique 2005 ( éd. Armand Colin). Avant le conflit en Irak, il avait mis en garde les Etats- Unis contre une guerre dont il récusait les motifs ( présence d’armes de destruction massive, collaboration de Saddam avec Al- Qaida…). Il revient aujourd’hui sur la situation du pays et des relations internationales, un peu moins de deux ans après le déclenchement du conflit.
Vingt mois après le début de la guerre en Irak, quel bilan peut- on tirer de l’intervention ? C’est compliqué de tirer un bilan maintenant, car certaines conséquences ne sont pas encore visibles. Ainsi, s’il était positif, sur le moment, d’aider les moudjahidin à lutter contre l’URSS en Afghanistan, on a vu ensuite que cela a favorisé l’émergence du chaos. Pour l’instant, en Irak, le bilan est mitigé. D’un côté, Saddam Hussein a été déchu, ce qui est positif pour la population irakienne et pour les pays de la région. Mais de l’autre, le terrorisme et la haine des Américains se sont développés. La question est de savoir qui a gagné entre George W. Bush et Oussama ben Laden ? Je crains que ce ne soit Bush dans l’immédiat, mais Ben Laden à l’avenir.
Peut- on espérer une sortie de crise dans les mois à venir ? Le scénario idéal serait que les élections du 30 janvier, sans être parfaites, débouchent sur un véritable gouvernement irakien, qui puisse négocier le départ des Américains. Car leurs troupes sont plus un problème qu’une solution et, militairement, les Etats- Unis ne peuvent pas se maintenir : la coalition se délite, le Pentagone peine à recruter les 50 000 hommes nécessaires, et la guerre coûte 70 milliards de dollars par an, une somme importante, même pour Washington.
Les troupes étrangères ne favorisent donc pas la stabilisation du pays ? Sur le terrain, la situation n’est toujours pas stabilisée. Chaque victoire militaire est provisoire et suscite davantage de haine à l’encontre des Américains. On est dans l’impasse.
Quel est l’autre scénario ? Le scénario catastrophe : l’éclatement du pays entre Kurdes, chiites et sunnites.L’augmentation du chaos et des actions terroristes, l’Irak devenant pour ces combattants le symbole de la lutte contre les Etats- Unis.
La conférence de Charm el- Cheikh, fin novembre, qui a réuni la communauté internationale au chevet de l’Irak, a- t- elle permis des avancées pour la région ? Déjà, elle a le mérite d’avoir eu lieu, alors qu’il y a encore quelques mois, les Etats- Unis y étaient farouchement opposés. Certes, la France et l’Allemagne ont cédé sur la question de la dette irakienne [en acceptant de la réduire].On peut regretter aussi que toutes les forces politiques irakiennes n’y aient pas assisté, contrairement à la conférence de Bonn sur l’Afghanistan, en décembre 2001. Mais en même temps, l’ONU était présente aux côtés des Américains. Il faut saluer ce retour des Etats- Unis dans le jeu multilatéral, même s’il se fait plus par nécessité que par conviction.
George W. Bush reste toutefois un partisan farouche de l’unilatéralisme. Sur le dossier irakien, les Etats- Unis ont davantage besoin du monde extérieur que l’inverse. Je pense d’ailleurs que le second mandat de Bush ne sera pas aussi unilatéral que le premier. Bush est homme pragmatique. Or, sa politique unilatérale ne fonctionne pas et elle lui complique la tâche.
Le remplacement de Colin Powell par Condoleezza Rice n’annonce pourtant pas un assouplissement de la politique étrangère américaine… Condoleezza Rice n’est pas une colombe, mais elle est moins idéologue que Donald Rumsfeld [ secrétaire à la Défense], et contrairement à Powell, elle a de l’influence sur Bush. Elle n’hésitera pas à se passer des néoconservateurs quand elle verra qu’ils les ont poussés dans l’impasse.
Pascal Boniface par Clémence Lemaistre - 20 minutes - 8 décembre 2004
 Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS
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