
La France est encore peu concurrencée par les Etats-Unis, en dépit de la manne pétrolière présente dans la région. Le point de vue de Philippe Hugon, directeur de recherche à l'IRIS.
Les Etats-Unis exercent-ils aujourd'hui une influence sur le continent africain de nature à mettre hors jeu les anciennes puissances coloniales comme la France ? On ne saurait le résumer en ces termes, et tout dépend du type d'influence. D'un point de vue économique, un pays comme la Côte d'Ivoire ne constitue pas un enjeu stratégique réel pour les Etats-Unis. Certes, il représente à lui seul 40% de l'exportation mondiale de cacao qui a fait autrefois sa prospérité. Mais ce que les Etats-Unis visent sur le terrain économique, ce sont les ressources minérales et évidemment la manne pétrolière. Or, le golfe de Guinée est dans l'ensemble peu concerné par cette visée, à part le Nigeria. C'est d'abord lui qui intéresse les Etats-Unis. Il y a sans doute du pétrole en Côte-d'Ivoire, mais reste à savoir dans quelle proportion. La France garde son assise économique dans le pays à travers ses banques, un réseau de 600 PME et, jusqu'à très récemment, 15 000 expatriés. La France a donc peu à craindre pour l'instant d'une concurrence américaine. Pour l'instant, car les Américains ont tout de même pour objectif de s'assurer d'ici à dix ans en Afrique 25% de leur approvisionnement pétrolier.
Laurent Gbagbo n'a-t-il pas tenté de jouer la carte américaine contre la présence française en Côte-d'Ivoire ? Je ne pense pas que ses troupes aient attaqué les militaires français dans ce but. Il est néanmoins vrai que Laurent Gbagbo a tenté de s'appuyer sur les Etats-Unis. Cette influence se ressent notamment à travers le protestantisme évangélique dont il se revendique et les missions religieuses qui participent de l'implantation américaine dans cette partie de l'Afrique. La Banque mondiale, sous la coupe des Etats-Unis, en participe également. Militairement, enfin, les Américains sont présents dans la région, ce qui tend à prouver qu'il y a bien un intérêt géopolitique, à relative proximité de l'Europe. Mais les grandes puissances se partagent encore le secteur. Les Britanniques étaient quasi seuls à intervenir en Sierra Leone, les Américains au Libéria et les Français en Côte d'Ivoire. S'il s'est déplacé aux Etats-Unis, Laurent Gbagbo n'a pas été reçu par George W.Bush, dont l'administration n'entendait pas gêner la présence française en Côte d'Ivoire.
Bien que mandatée par l'ONU, la France reste aux yeux des Ivoiriens l'ancienne puissance coloniale. Ne serait-il pas temps d'associer d'autres pays à l'opération Licorne ? Il vaudrait mieux, en effet, que la France ne soit pas en première ligne. D'autres part, je crois que les - fragiles - accords de Marcoussis de septembre 2002 n'auraient pas dû être signés en France. C'était une erreur diplomatique. Mais quels pays pourraient s'associer à la France dans l'opération de maintien de la paix ? Difficile de trouver un appui auprès de l'Ecomog [force ouest-africaine d'interposition, bras armé de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cedeao) qui réunit 16 pays (ndlr),] tant que les pays qui en font partie sont divisés. Une force d'interposition européenne ? Pourquoi pas, mais elle reste à inventer. Je crois, hélas, en l'absence d'autre solution, que l'opération Licorne a sa justification, et que la riposte à l'attaque de Bouaké du 6 novembre a été une riposte motivée par une attaque bien réelle. Hélas, car tout cela n'enlève rien au symbole postcolonial mal géré qu'incarne la France en Côte d'Ivoire. Je crois, enfin, que la France avait besoin, à travers Licorne, de se racheter, dix ans après le Rwanda.
Justement faut-il redouter une évolution à la rwandaise de la situation en Côte d'Ivoire ? Le risque n'était pas nul avant l'opération Licorne. Dès 1994 (année du génocide rwandais ndlr) l'ancien président ivoirien Henri Konan Bédié avait commencé à se servir du concept xénophobe d'" ivoirité " que Laurent Gbagbo a depuis récupéré. L'attitude de la presse ivoirienne sous la coupe du pouvoir n'est pas sans rappeler celle de la Radio des Mille Collines au Rwanda qui appelait à l'extermination des Tustsis. Enfin, le gouvernement ivoirien actuel n'hésite pas, quand ça l'arrange, à instrumentaliser le religieux et à jouer sur la fibre ethnique.
Reste que les solidarités et les influences " ethniques " débordent de frontières nées de la colonisation. Le cas ivoirien, avec une séparation Nord-Sud, ne risque-t-il pas de faire tache d'huile ailleurs sur le continent ? Je ne le crois pas. A preuve, les fontière héritées de la colonisation n'ont jamais été remises en cause, excepté en Ethiopie avec la sécession de l'Erythrée en 1993. Et personne en Côte d'Ivoire, n'a vraiment intérêt à ce qu'un Nord et un Sud séparés de fait finissent par donner deux Etats. La sortie par le haut à ce conflit serait une intégration économique régionale de " pays-frontières " qui tienne compte de la diversité des populations. Là serait la vraie issue.
Philippe Hugon par Benoît Hervieu-Léger - Réforme - 25 novembre 2004
 Philippe Hugon
Directeur de recherche à l'IRIS
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