Institut de Relations Internationales et Stratégiques - Accueil
english version  

 
FLUX RSS Flux RSS

 
imprimer la page  envoyer cet article à un ami   

Le risque de radicalisation

Photo
« Le pouvoir a volé la victoire à l'opposition mais peut compter sur les forces de police ». Les craintes d'un expert.

Comment, à votre avis, peut évoluer le bras de fer entre le pouvoir et l'opposition en Ukraine ?

Ce qui me paraît potentiellement dangereux, c'est l'apparition de contre-manifestants en faveur de Viktor Ianoukovitch. Ils sont encore peu nombreux mais une radicalisation est possible. Il ne serait pas surprenant que des partisans du Premier ministre viennent de l'est de l'Ukraine pour le soutenir à Kiev, des mineurs de Donetsk par exemple, dans un scénario à la roumaine. On n'en est pas là mais il faut se méfier de l'effet d'optique. Kiev, la capitale, a voté pour Viktor Iouchtchenko. La manifestation qui s'y déroule est inédite dans l'histoire post-soviétique du pays. Mais Kiev n'est pas toute l'Ukraine.

C'est-à-dire ?

Pour moi, Iouchtchenko a gagné. Mais de peu. Il n'y a pas de raz de marée. On est en présence de deux camps, qui sont à 50-50. Le pouvoir a volé la victoire à l'opposition mais ce n'est pas la débandade. Il sait pouvoir compter, à ce stade, sur des forces de police qui, apparemment, n'auront pas beaucoup d'âme pour mater la protestation, s'il faut la mater, parce que les unités qui protégent le président viennent de Crimée. Pour l'instant, l'irréparable n'a pas été commis, le sang n'a pas été versé.

Des clivages anciens

Faut-il le craindre ?

Je constate que les deux tentatives de conciliation ont échoué, que chacune des deux parties estime pouvoir passer en force. Que, finalement, les Russes et les Occidentaux, n'ont pas vraiment de moyens de pression : les Ukrainiens ne sont pas aux ordres, ni le pouvoir, ni l'opposition. D'où le risque de dérapage.

Croyez-vous au danger de partition du pays ?

L'Ukraine est vraiment fracturée par des clivages anciens, réels, profonds. Il y a une Ukraine de l'ouest et du centre, avec Kiev, d'influence gréco-catholique, rattachée à l'empire russe après 1914 et qui a voté, souvent massivement, pour Iouchtchenko. Et il y a une Ukraine du sud et de l'est, rattachée dès 1654 pour la majeure partie à l'empire russe, un siècle plus tard, en 1795, pour la Crimée : c'est une Ukraine urbaine, industrialisée, russophone, déchristianisée.

Depuis 1991, les dirigeants ont fait en sorte de lisser tout cela, de rester dans l'ambiguïté. Et la volonté de vivre ensemble a prévalu. Mais la question de l'identité ukrainienne reste ouverte. La réponse n'est pas la même selon que vous êtes à Lviv, à Odessa, à Kiev ou à Donetsk. Attention : les habitants russophones de Donetsk se définissent comme ukrainiens et non russes. Ils ne veulent pas être rattachés à la Russie mais leur définition de l'ukrainité n'est pas la même qu'à Lviv, à l'ouest.

Le sommet Russie-Union européenne à La Haye, aujourd'hui, peut-il résoudre le problème ukrainien ?

Les Russes vont faire valoir que la Commission électorale centrale a proclamé la victoire de Viktor Ianoukovitch. Ils vont critiquer fortement l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) à qui ils reprochent de ne pas être objective. Vladimir Poutine l'a fait mardi, de manière habile en évoquant les élections au Kosovo et en Afghanistan. Les Russes ne veulent pas que l'OSCE, qu'ils considèrent comme une deuxième OTAN, s'occupent de la démocratisation de la région. Ils savent que les Américains essaient de les marginaliser, de les affaiblir alors que toute leur stratégie de puissance repose en grande partie sur une Ukraine amie. Les Européens, eux, vont s'appuyer sur le rapport de l'OSCE, sur les fraudes, incontestables. On peut s'attendre à un dialogue de sourds...

Avec quelles conséquences ?

Que la situation se joue dans la rue... Alors que jusqu'à présent, le compromis faisait partie de la pratique ukrainienne, personne ne veut en faire. C'est inquiétant. Mais avant de franchir le pas de la violence, les deux camps vont réfléchir. L'Ukraine est une terre où la mémoire historique est imprégnée de sang. On peut espérer qu'une forme de sagesse prévaudra.

Arnaud Dubien, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques, spécialiste de la Russie et de la Communauté des Etats indépendants (CEI), co-auteur de « L’Année stratégique 2005 » que vient de publier Armand Colin.

Arnaud Dubien par Michel Vagner - L’Est Républicain - 25 novembre 2004





Institut de Relations Internationales et Stratégiques
2 bis, rue Mercoeur - 75011 PARIS
Tél. : 33 (0) 1 53 27 60 60 – Fax : 33 (0) 1 53 27 60 70
contact@iris-france.org