
Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) dont "L'année stratégique 2005" vient de paraître, Pascal Boniface ne croit pas que la réélection de Bush soit une catastrophe pour l'Europe.
Mieux, il pense que le Président qui aime à se comparer à Reagan pourrait, comme lui, assouplir sa politique dans son second mandat. Il estime enfin que les néo-conservateurs auront moins d'influence sur la nouvelle administration.
Est-ce que les Américains ont fait un choix sur les valeurs en choisissant Bush ? Le choix entre les deux candidats s'est fait en effet sur les questions de société. Sur le mariage homosexuel, sur le droit à l'avortement, sur la place de la religion, sur les armes à feu. Ce qui veut dire qu'il y a un fossé qui grandit entre l'Amérique et nous. Mais l'élément le plus important reste le 11 septembre. Et la réapparition de Ben Laden à cinq jours du vote, est venue donner un dernier coup de pouce à George Bush. Le fait que la guerre contre le terrorisme ait emporté la décision est en partie paradoxal car Bush a échoué sur ce terrain. Mais l'électorat lui a renouvelé sa confiance pour qu'il la mène jusqu'au bout.
Sur la sécurité intérieure, Bush ira-t-il plus loin en matière de restriction des libertés ? S'il durcissait encore les restrictions des libertés individuelles, au nom de la guerre au terrorisme, on pourrait s'attendre à une cassure profonde au sein de la société américaine, entre ses deux ailes. Car il y aurait une réaction forte. Certains parlent déjà d'un néo-maccartysme, c'est sans doute exagéré, mais il y a des inquiétudes réelles.
Cette large victoire peut-elle infléchir la politique menée au cours du premier mandat ? Dans quel sens ? Il y a deux scénarios. George Bush peut estimer qu'il a reçu un mandat populaire pour mener une action dans le même sens qu'avant, voire l'amplifier. Il a été mieux élu qu'en 2000 et l'électorat s'est déterminé, cette fois, en conséquence de cause. Mais on peut également se dire que n'ayant plus à solliciter les électeurs, il peut penser aux intérêts à plus long terme des États-Unis et choisir une autre direction. Il devra se réconcilier avec le reste du monde et essayer d'améliorer l'image de l'Amérique, largement dégradée.
Vous pensez qu'il y aura un réchauffement des relations avec l'Europe ? Je ne croyais pas au miracle si Kerry avait été élu. Je ne crois pas davantage à une catastrophe avec un second mandat Bush. Ce n'est pas parce que le corps électoral s'est exprimé que l'Europe doit suivre ! Ou alors c'est qu'elle renoncerait à ce qu'elle pense. Du fait que Bush a été bien élu, il est en position de force. Et c'est quand on est en position de force qu'on peut faire des concessions.
Vous pariez donc pour un scénario "deuxième mandat Reagan"... Exactement. Plus, d'ailleurs, par nécessité que par conviction. Reagan auquel Bush se compare plus qu'à son propre père, avait au cours de son premier mandat évoqué l'Empire du mal, et au cours de son second, mis fin à la guerre froide.
Peut-on s'attendre à une poursuite de la politique d'intervention au Moyen-Orient ? En Syrie ou en Iran ? Ou à une sortie d'Irak ? Les Américains n'ont plus les moyens d'ouvrir un deuxième front. Ils sont à bout de leurs capacités militaires et financières. En Irak, avec plus de 1 100 morts, déjà des cas d'insoumissions, des difficultés à recruter de nouveaux soldats, et 90 milliards de $ dépensés par an, George Bush aura un objectif majeur, même s'il ne pouvait pas l'annoncer en campagne : le retrait américain d'Irak.
C'est la fin de l'influence des néoconservateurs qui voulaient exporter la démocratie ? On peut penser qu'ils étaient déjà en perte de vitesse. Je pense qu'ils ne guideront pas la politique de la nouvelle administration comme ils l'ont fait au cours des deux dernières années.
La mort d'Arafat changera-t-elle quelque chose pour les Etats- Unis ? Cela va priver Ariel Sharon d'un des arguments qu'il mettait en avant pour éviter de reprendre les négociations avec les palestiniens. On peut penser que Bush pourrait être plus actif ou en tout cas moins accommodant avec Sharon, maintenant qu'il est débarrassé des contraintes électorales...
Pascal Boniface par Olivier Bot - Midi Libre - 5 novembre 2004
 Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS
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