
Pensez-vous que dans sa version actuelle, l'Organisation des Nations Unies a fait son temps ? Je crois, contrairement à ce que l'on dit, qu'elle a un bel avenir si elle parvient à se réformer. Il lui faut, avant toute chose, élargir son Conseil de sécurité, organe qui n'est absolument plus représentatif de l'ensemble de la planète.
Pourquoi cette réforme pose-t-elle autant de difficultés ? Tel qu'il est défini dans la charte des Nations Unies de 1945, le Conseil de sécurité est constitué de cinq membres permanents, les Etats-Unis, la Russie, la Grande-Bretagne, la Chine et la France et dix membres non permanents élus pour deux ans. Cela correspondrait, peu ou prou, au paysage international d'après-guerre mais aujourd'hui les pays les plus importants dans le monde manquent d'une réelle représentation. Il n'est pas normal que le Conseil de sécurité n'accepte aucun grand état du sud, que l'Allemagne et le Japon n'y soient pas associés. Tout le monde est d'accord sur ce constat. En revanche, dans les faits certains pays membres n'ont pas envie de partager leur leadership.
Concrètement, quels sont les pays réfractaires ? L'Italie par exemple, voit d'un mauvais œil l'entrée de l'Allemagne dans le cercle des pays membres permanents car elle craint un rapprochement entre les Allemands, les Français et les Britanniques. Le Mexique a peur d'être exclu si le Brésil entre au Conseil de sécurité. L'entrée du Japon et de l'Inde relativiserait l'importance de la Chine et donnerait un bonus diplomatique à ces pays avec lesquels elle entretient des relations complexes.
L'élargissement du Conseil de sécurité est donc insoluble ? Il est vrai qu’on n'est pas prêt de trouver une solution ! S'il y a un accord sur le principe, il y a désaccord sur son application.
On peut réformer autrement ? Si le dossier du Conseil de sécurité est bloqué cela ne doit pas empêcher d'autres réformes : il faut continuer la lutte contre la bureaucratie, celle en faveur de la rationalisation des coûts. Il faudrait aussi créer une organisation mondiale de l'environnement comme le souhaite la France.
Le jeu des Etats-Unis a-t-il usé l'organisation internationale ? Il serait caricatural de penser que ce sont les Américains qui doivent endosser la responsabilité de l'impuissance de l'ONU. Ils en sont en partie responsables. Si je devais utiliser une image, je dirai que dans la cour de récréation lorsque l'on est costaud, on n'aime pas trop les surveillants. En 1945, les Etats-Unis avaient besoin de l'ONU. Aujourd'hui, ils la considèrent comme une entrave à leur puissance.
Cette attitude ne date pas de Georges W. Bush ? Les relations se sont dégradés dès les années soixante-dix. Puis en 1982, les USA ont quitté l'Unesco ; enfin, en 1989, la chute du mur de Berlin a renforcé leur méfiance vis à vis du multilatéralisme. En 1996, l'administration Clinton s'est montrée souvent hostile en refusant de payer sa contribution au budget des Nations Unies ou en s'opposant à la réélection du secrétaire général Boutros Boutros-Ghali. Elle a imposé Kofi Annan qui s'est, depuis, montré excellent à ce poste.
La guerre en Irak marque-t-elle une défaite pour l'ONU ? Je ne pense pas que l'intervention américaine en Irak lui ait été dommageable. Bien au contraire ! Cette affaire a prouvé que l'on peut faire la guerre sans l'ONU mais pas la paix. Et les Américains s'en mordent les doigts. Ils essaient de la ramener dans le jeu irakien. C'est l'hommage du vice à la vertu.
Est-ce une raison pour ne rien faire ? Sur le terrain l'ONU n'a jamais été le gardien de la sécurité internationale même si cela est inscrit dans la charte. Elle joue un rôle utile mais pas un rôle principal. Si les Nations Unies n'entrent pas en Irak c'est parce que les conditions de sécurité ne sont pas réunies. Tant que la puissance américaine sera présente, toute présence étrangère qui lui serait liée sera rejetée par les Irakiens.
L'Irak, mais également le Proche-Orient, le Darfour, le Rwanda : autant de conflits qui illustrent une impuissance chronique ! On met très souvent sur le dos de l'ONU, le refus d'agir de ses principaux états. Ces derniers possèdent un pouvoir de blocage qui limite son action.
Cette inertie ne crée-t-elle pas des frustrations pouvant conduire jusqu'au terrorisme ? Il est injuste de dire cela. L'ONU n'est pas assez puissante pour empêcher le développement du terrorisme. Mais elle est la mieux placée pour apporter des solutions globales aux grands défis de l'humanité que sont la sécurité, l'environnement, l'inégalité économique. En ce sens, elle est à la croisée des chemins. Il faut qu'elle retrouve les pouvoirs qui lui sont conférés, qu'elle applique les règles qui existent, pour que les égoïsmes nationaux cessent de triompher.
Pascal Boniface par Marjory Chouraqui - La Provence - 10 octobre 2004
 Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS
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