
Avant d'être chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques, Arnaud Dubien travaillait pour Médecins sans frontières en Tchétchénie. Il connaît bien ce pays en particulier et le Caucase du Nord en général.
Pourquoi cette prise d'otages intervient-elle en Ossétie? Rien n'est anodin dans cette histoire. L'Ossétie est une république de la Fédération de Russie. Les Ossètes sont majoritairement chrétiens et ils passent pour être les points d'appui des Russes dans la politique caucasienne depuis le XVIIIesiècle. Ce sont des alliés très sûrs des Russes et Vladikavkaz, la capitale de l'Ossétie du Nord, contrôle le Caucase. C'est un centre économique et social stratégique pour les Russes.
Les Tchétchènes étendent le conflit à une république voisine? On dit que le groupe qui retient les enfants serait le même que celui qui a fait un raid en Ingouchie, le 22juin, et dont le leader n'était pas un Tchétchène mais un Ingouche. Si c'était le cas, ce ne serait pas anodin : les Ingouches et les Ossètes se sont déjà fait la guerre en 1992.
L'homme derrière tout ça serait Bassaïev? Les coups d'éclat des indépendantistes tchétchènes sont rarement revendiqués. On observe que quand il y a des revendications, c'est tardif et c'est souvent Bassaïev (lire ci-dessous). À défaut de diriger, il a pu lancer l'idée et donner des instructions. Bassaïev incarne cette aile extrémiste, islamisante des indépendantistes tchétchènes.
Ce terrorisme musulman est-il relié aux actions terroristes ailleurs dans le monde? Non et oui. Non, parce qu'il est difficile d'imaginer cette vague terroriste en Russie s'il n'y avait pas de problème tchétchène. Oui parce qu'il est prouvé qu'il y a eu des contacts entre cette mouvance de la résistance tchétchène et des combattants arabes. Certains d'entre eux sont encore en Tchétchénie.
Il y eu des financements très importants entre les deux guerres de Tchéchénie (1996 et 1999). Cette période correspond à l'implantation de ceux qu'on appelle les wahhabites dans le Caucase du Nord et en Tchétchénie en particulier (1). Ces sommes d'argent, importantes, ont permis de recruter parmi une jeunesse tchétchène désoeuvrée, nombreuse et qui, depuis dix ans, a plus l'occasion de faire la guerre que d'aller à l'école.
Et la population tchétchène, que veut-elle? Il faut faire un sort au cliché "Russes contre Tchétchènes". La société tchétchène est très divisée. Les indépendantistes ne sont pas majoritaires en Tchétchénie. Les gens sont las, physiquement à bout, épuisés par dix ans de guerre.
Et le plus important, c'est la guerre civile entre Tchétchènes. Moscou mise sur des clans qui lui sont fidèles. Ces gens-là conduisent les opérations de police sur place. Quand on parle d'enlèvement dans les maisons la nuit, c'est cela. Les Russes "sous-traitent": cela leur coûte moins cher et le sale boulot est fait par d'autres Tchétchènes qui se battent comme les Tchétchènes savent se battre. C'est très inquiétant pour l'avenir. Tout le monde se connaît : un mort dans un clan appelle une réponse. On entre dans le cycle infernal d'une société de vendetta.
On est dans une impasse, alors? Les indépendantistes tchétchènes ne sont plus en mesure de l'emporter militairement, comme en 1996, à Grozny. On peut également exclure à cent pour cent que les Russes s'en aillent. La marge de manoeuvre est donc très étroite. Peut-être y a-t-il la place pour une certaine autonomie. Mais on peut exclure l'indépendance.
Que pensent les Russes? La cadence à laquelle se déroulent les attentats et les prises d'otages provoque une certaine panique au sein de l'opinion publique qui avait refoulé, oublié, la réalité de la guerre en Tchétchénie.
(1) Wahhabites: mouvement fondamentaliste qui veut imposer l'islam par la contrainte.
Arnaud Dubien par Joëlle Jacques - La Voix du Nord - 3 septembre 2004
|