
A l’occasion du transfert de souveraineté aux Irakiens, France Soir organise un débat sur l’avenir d’un pays qui se situe à la croisée des chemins. Menacé par le terrorisme et les risques de guerre civile, l’Irak qui sort de trente ans de dictature, n’a jamais eu autant d’espoirs de connaître la démocratie et le développement économique. Première pierre d’un Grand Moyen Orient démocratique imaginé par l’administration Bush, l’Irak parviendra t il à prendre son destin entre les mains, ou deviendra t-il le principal terrain d’affrontement entre al-Qaida et les Etats-Unis ?
Pour en discuter, trois experts de la région, dont l’un avait condamné l’intervention de la coalition il y a un an, tandis que les deux autres y étaient favorables. D’un côté, Pascal Boniface, directeur de l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques) et auteur (L’Atlas des Relations internationales, Ed. Hatier, La France contre l’Empire, Ed.Robert Laffont), qui estime que la situation est aujourd’hui plus dangereuse dans le monde musulman qu’elle ne l’était il y a un an. De l’autre, Pierre Rigoulot, philosophe, auteur de Premier retour de Bagdad (Ed.Buchet/Chastel) et Michel Taubmann, journaliste, chef du bureau parisien de l’informations sur Arte, coauteurs de l’ouvrage Irak,an I (Editions du Rocher) qui rassemble les écrits de nombreux écrivains et écrivaines favorables à l’intervention américaine en 2003, parmi lesquels André Glucksmann et Pascal Bruckner.
Les attentats succèdent aux attentats depuis plusieurs semaines enIrak. Que peut-on réellement attendre de ce transfert de souveraineté ?
Pascal Boniface. On ne peut pas attendre de grands changements en ce qui concerne la vie des Irakiens, la perception de la présence américaine dans le pays, et la sécurité dans le pays. Les Américains eux-même se préparent à une recrudescence des attentats. Je ne suis pas sûr que le nouveau gouvernement ait vraiment les moyens de la souveraineté et acquiert une réelle légitimité auprès de la population. S'il doit y avoir une véritable échéance, c'est celle des élections, a priori en janvier prochain, si elles ont lieu.
Pierre Rigoulot. On ne va pas passer d'un monde à l'autre. Cependant le gouvernement irakien va être responsable de ses actes, sera reconnu par un certain nombre d'Etats, dans un processus légitimé par l'ONU. Il faut également souligner la qualité de ce gouvernement : il y a un certain nombre de gens compétents et un équilibre remarquable entre les différentes communautés, Kurdes et Arabes, chiites et sunnites.
Michel Taubmann. Le fait que cet objectif soit atteint n'était pas évident il y a un mois, ce qui est déjà extrêmement positif. La tentative de faire capoter le processus par une insurrection généralisée a échoué. Il n'y a pas eu d'union entre les insurgés de Falloujah et les extrémistes chiites de Moqtada Sadr. On va avoir de plus en plus d'attentats, mais ils sont une volonté désespé-rée, car les terroristes sont isolés de la population.
Pascal Boniface. Si le nouveau gouvernement arrive à marquer des points dans les deux domaines clés, sécurité et économie, alors il sera mieux accepté. Il y a une troisième condition : s'il veut acquérir de la crédibilité dans le pays, il devra prendre ses distances avec les Américains.
La situation vous paraît-elle au-jourd'hui moins compromise qu'il y a quelques semaines ?
Michel Taubmann. On ne pourra juger la situation qu'à 5 ou 10 ans. Mais ce qui est sûr, c'est que malgré la flambée de violence de ces dernières semaines, les terroristes ont échoué à établir une jonction avec une fraction significative de la représentation politique ou religieuse en Irak. Si le pro-cessus politique se met en place, il y a un espoir de baisse de la violence dans les prochains mois.
Pierre Rigoulot. Je voudrais d'ailleurs revenir sur cette impression, que nous avons en France, d'un Irak qui a sombré dans un chaos généralisé. La télévision montre ce qui est spectaculaire et violent, à savoir les attentats. Mais Bagdad compte 6 millions d'habitants et c'est une ville beaucoup plus étendue que Paris. Par conséquent, quant un attentat a lieu Porte de la Chapelle, et que vous habitez Issy-les-moulineaux, vous ne l' apprenez que le soir à la télévision. Je ne nie pas l'importance de ces attentats, mais la vie continue. Et elle se développe même de plus en plus. J'étais récemment à Bagdad. La première chose qui surprend quand on arrive, c'est le nombre de marchandises en provenance de Jordanie, des voitures, des fours à micro-ondes, des téléviseurs et des antennes paraboliques qui permettent d'avoir accès aux télévisions de la région.
Pascal Boniface. Je pense que si à Paris il y avait un attentat tous les jours à la Porte de la Chapelle, même à Issy-les-Moulineaux, on n'aurait pas une impression de tranquillité ! Je crois quand même qu'il y a un sentiment d'insécurité général. Au-delà de ça, c'est la présence américaine qui n'est pas viable sur le long terme. De gré ou de force, ils devront partir, car la plus grande majorité des Irakiens ne peut pas accepter une présence militaire, y compris ceux qui l'ont accueillie avec joie comme une armée de libération. C'est aujourd'hui une armée d'occupation. L'affaire d'Abou Grahib et les différentes bavures n'ont fait que renforcer l'hostilité et le rejet à son égard.
Michel Taubmann. D'accord, mais en Irak, il y a des zones entières où il n'y a pas d'attentat et où la population vit normalement. Je crois que les Américains eux-mêmes ne souhaitent pas prolonger cette occupation, dans ce qui serait un enlisement. Mais il ne serait pas souhaitable non plus qu'ils partent précipitam-ment, avant d'avoir réussi à stabiliser le pays. Contrairement à ce que certains affirment, les Américains ne sont pas là pour coloniser le pays.
L'Irak n'est-il pas plus dangereux aujourd'hui qu'il ne l'était il y a un an?
Pascal Boniface. Aujourd'hui, nous pouvons nous réjouir du renversement de Saddam Hussein qui est la conséquence positive de la guerre. Mais cela s'accompagne de conséquences dramatiques, qui me paraissent l'emporter dans la balance. Il y a eu depuis la guerre en Irak un développement du terrorisme. Le monde musulman et le monde occidental se sont un peu plus éloignés. Et si la situation ne me paraît pas pire pour les Irakiens, elle l'est en tout cas pour les voisins, qui n'étaient pas menacés par Saddam Hussein. Comme la guerre l'a prouvé, celui-ci ne disposait pas d'une puissance de feu militaire suffisante. En revanche, les pays de la région sont désormais menacés d'une déstabilisation par le terrorisme, et Al-Qaida est devenue plus dangereuse qu'elle ne l'était avant la guerre.
Pierre Rigoulot. Quand on vise le coeur de cible, on provoque des réactions. C'est le prix à payer pour une action en profondeur, et les terroristes ne vont pas rendre les armes aus-si rapidement. Si le monde musulman paraît moins sûr, c'est peut-être une étape nécessaire pour une stabilisation ultérieure. Trois ans après le déclenchement de la guerre contre Hitler, le monde était également épouvantable et moins sûr.
Pascal Boniface. Le problème, c'est que al-Qaida n'était pas présent en Irak, contrairement à aujourd'hui. Malheureusement, Bush a mené une politique totalement contre-productive.
Michel Taubmann. Raymond Aron a écrit un jour que l'on n'avait pas écrit l' histoire des catastrophes évitées. Qui écrira l'histoire de ce qui se serait passé s'il n'y avait pas eu l'intervention contre l'Irak de Saddam Hussein ? Les terroristes d'al-Qaida, expulsés d'Afghanistan, auraient été à la recherche d'un autre pays d'accueil. C'est ce qui justifie cette intervention préventive pour éviter que ne s'opère, d'ici deux ou trois ans, une alliance entre le régime de Sad-dam Hussein, disposant de technologies nucléaires et l'organisation terroriste. De plus, l'intervention a permis de cristalliser le terrorisme en un seul point du globe, au lieu qu'il ne s'éparpille.
Pascal Boniface. Il ne faudrait pas dire à Madrid que cette guerre a permis de fixer en Irak le problème du terrorisme, je pense qu'ils ne seraient pas d'accord. Ensuite, dire qu'on a anticipé une jonction Saddam Hussein-al-Qaida qui allait se faire nécessairement, à partir de là, on peut dire que la secte Moon va nécessairement s'allier au Ghana, et qu'il faut aller faire la guerre en état d'urgence au Ghana ! C'est une anticipation de politique-fiction, et au lieu d'éviter le terrorisme, je pense qu'on l'a plutôt nourri. En tant qu'Occidentaux, nous devons être cohérents. On ne peut pas dire « démocratie » et faire Abou Grahib, dire « liberté » et faire la guerre. Les Américains ont donné le visage du mensonge et de l'immoralité, ce qui va donner des argument à nos pires ennemis.
Quelles seront les conséquences de la guerre en Irak sur le projet de Grand Moyen-Orient démocratique voulu par George W. Bush ?
Pierre Rigoulot. Selon une hypothèse optimiste, on peut penser que l'ancrage d'un Irak démocratique va permettre de mettre en cause les dictatures, telles que la Syrie ou l'Iran. Le projet consiste à relever la région économiquement et faci-liter l'accès au savoir, étant entendu que le problème de l'obscurantisme est essentiel. C'est un formidable pari : ne pas prendre l'Islam de front mais essayer de le modifier pour faire en sorte que cette zone qui va très mal sur le plan économique se relève. Cela pose le problème de la stratégie à plus long terme.
Pascal Boniface. Je crains que cette région ne soit ouverte pour la démocratie, et que la guerre en Irak soit plutôt un moyen de retarder les processus de démocratisation. Ensuite, je pense que c'en est fini des interventions militaires dans la région, car les Américains n'ont plus les moyens de monter des opérations de ce type. Il sera donc difficile de réaliser ce projet de Grand Moyen-Orient en apportant de l'extérieur, et en plus par le biais d'une armée, la modernisation. Après 1945, c'est parce que les Américains ont libéré la France et qu'ils sont partis après en nous aidant économiquement qu'on a pu développer avec eux des liens d'amitié. Et là, on n'est pas du tout dans ce modèle-là.
Pierre Rigoulot. La question de l'Irak n'est qu'un élément de cette transformation de la ré-gion. Il n'est pas contradictoire d'être favorable à un coup de pouce militaire quand autre chose n'est pas possible et de souhaiter pour l'ensemble de la région un développement tel qu'il supprime les conditions d'éclosion du terrorisme radical.
A l'heure où l'anti-américanisme n'a jamais été aussi fort dans le monde musulman, George W. Bush n'a-t-il pas fait les choses dans le désordre en s'attaquant à l'Irak plutôt qu'au conflit israélo-palestinien ?
Pascal Boniface. Effectivement, on marche à l'envers. Le conflit israélo-palestinien est ressenti par les musulmans comme le véritable problème de la région. Ils reprochent ainsi aux Etats-Unis une attitude jugée trop pro-israélienne et trop anti-palestinienne. Je me demande si les Américains n'ont pas à se féliciter qu'il n'y ait pas vraiment de démocratie dans le monde musulman. Car dans les circonstances actuelles, celui-ci serait plus violemment anti-américain que les actuels gouvernements.
Michel Taubmann. Je ne suis absolument pas d'accord. Le problème israélo-palestinien n'est pas la vraie raison pour laquelle il y a des exécutions dans le monde arabe, et pour laquelle ces pays sont arriérés politiquement et économi-quement. Israël n'en est responsable. Le problème israélien est juste un prétexte avancé dans ces pays pour empêcher tout changement.
Pierre Rigoulot. C'est pourquoi je suis favorable à la résolution de ce problème israélo-palestinien par une stratégie de contournement, c'est-à-dire par le développement de la démocratie dans l'ensemble des pays du Moyen-Orient.
Pascal Boniface. Je trouve paradoxal que vous prôniez une stratégie de règlement par contournement pour le pro-blème israélo-palestinien, alors que, pour l'Irak, vous n'avez pas vraiment prôné une stratégie de contournement. On ne peut pas dire dans un cas qu'il faut faire la guerre et dans l'autre il faut planter des fleurs pour que le paysage s'améliore aux alentours !
En conclusion, pensez-vous que les élections américaines en novembre vont-elles changer quel-que chose à la situation ?
Pascal Boniface. Je ne suis pas sûr que Kerry soit une véritable alternative à George W. Bush. Plus que l'élection amé-ricaine, c'est le rapport de force sur le terrain qui fera évoluer la situation.
Michel Taubmann. Je suis d'accord, car Bush n'est que l'incarnation exacerbée de ce qu'est l'Amérique. Mais finalement Bush et Michael Moore appartiennent à la même Amérique, qui croit au péché, au Bien, au Mal. La gauche américaine est d'accord avec Bush pour mener la guerre contre le terrorisme. Et John Kerry a voté la guerre d'Irak. Il y a une illusion chez un certain nombre de Français, celle d'une mau-vaise Amérique avec Bush et une bonne Amérique avec Kerry. C'est la même Amérique.
Pascal Boniface. Je suis parfai-tement d'accord. L'Amérique et l'Europe ont des valeurs communes. Mais la façon dont nous interprétons ces valeurs est en train de s'éloigner.
Pascal Boniface avec Pierre Rigoulot et Michel Taubmann par Thomas de Rochechouart - France Soir - 29 juin juin 2004
 Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS
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