
Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques, revient sur les causes et les conséquences du transfert de pouvoir, qui est effectué sans cérénomie publique.
Quel est le sens de cette accélération du transfert de pouvoir ? Ce n’est pas un signe de confiance dans la mesure où on a l’impression que le transfert a été accéléré pour prendre de vitesse la menace d’éventuels attentats. Au lieu de faire une cérémonie publique de grande importance, on a fait les choses en catimini. L’accélération du calendrier me paraît donc dicter par le climat d’insécurité qui règne à Bagdad et par le fait que les Américains et le gouvernement ont voulu prendre de vitesse la guérilla pour éviter tout attentat. Il y a aussi peut-être un calendrier international, parce que si ce transfert a été fait au matin du sommet de l’OTAN à Istanbul, c’est peut-être pour essayer une dernière pression sur les gouvernements européens. Il s’agit de leur montrer qu’il y a vraiment une rupture, un changement et qu’il y a eu réellement un transfert de souveraineté au moment où les Américains demandent aux Européens de s’engager plus en Irak. Mais, je ne pense pas que cela change en quoi que ce soit l’attitude des pays qui refusent pour le moment d’envoyer des troupes en Irak en pensant que l’OTAN n’a pas à être mêlé à cette affaire. Si le but de la manéuvre était de les convaincre, elle a toutes les chances d’échouer, car la ficelle est grosse et ce qui compte surtout, c’est la situation sur le terrain qui reste insatisfaisante.
Quelle est la marge de manéuvre de ce gouvernement ? On peut penser, qu’en réalité, cela ne va pas changer grand-chose dans la mesure où le premier ministre, Iyad Allaoui, est un homme dont les liens avec la CIA remontent à une vingtaine d’années, et il n’a donc pas d’autonomie. Ce gouvernement va être confronté à un dilemme parce que, pour qu’il soit utile aux Américains, il faut qu’il ait une légitimité en Irak. Or, pour l’instant, il n’en a aucune. Et s’il veut en obtenir une, il faut qu’il montre son indépendance par rapport aux Américains et qu’il fasse des choses qui n’ont pas leur accord. C’est à ce gouvernement de faire la preuve de sa crédibilité et donc de montrer qu’il ne fait pas toujours ce que veulent les Américains. Pour le moment, il y a quand même un doute au sujet de son indépendance et sur sa liberté par rapport à Bremer, et maintenant, par rapport à Negroponte. Ainsi, il faut que ce gouvernement apporte la sécurité au pays. Il a laissé entendre qu’il pourrait instaurer la loi martiale, mais celle-ci ne pourra pas être mise en éuvre par les seules troupes irakiennes. S’il veut vraiment l’instaurer, il devra faire appel aux forces américaines. On voit bien là son caractère fragile. Il a besoin des troupes américaines pour faire respecter ses décisions.
Ce gouvernement est-il plus légitime auprès des Irakiens que le précédent ? Il y a apparemment une plus grande diversité ethnique et politique. Les différents partis et l’ensemble des communautés sont représentés mais, ce qui compte, c’est d’où vient le pouvoir. Or, ce pouvoir a été installé par les Américains. Seules de véritables élections pourront déboucher sur la création d’un pouvoir, autonome, indépendant et crédible. On n’en est pas encore là. Il faut donc souhaiter qu’il maintienne la date prévue pour les élections car, tant qu’il n’y aura pas une véritable souveraineté irakienne, on ne pourra pas obtenir le calme et se retirer du chaos en Irak. Même si cela paraît difficile, ce n’est pas le chaos qui empêche l’organisation des élections, c’est l’absence d’élections qui permet le chaos.
Pascal Boniface par Camille Bauer - L’Humanité - 29 juin 2004
 Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS
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