
Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), Pascal Boniface est pessimiste sur l'avenir de l'Irak après le 30 juin, date de la passation de pouvoir.
La situation en Irak peut-elle encore se dégrader avant le 30 juin ? Oui. C'est, en tous cas, ce que redoutent les officiels américains. La résistance irakienne veut prouver que le processus de transition n'est pas viable. Elle s'attaque aux responsables politiques (meurtres de ministres), aux forces de sécurité intérieure (armée irakienne, police) et aux sources de financement (pétrole). C'est un plan d'ensemble qui ne doit rien au hasard. Les dégâts sont considérables. On estime, par exemple, à 1 milliard de dollars le coût des réparations des deux oléoducs détruits cette semaine dans la région de Bassora.
Le futur gouvernement irakien aura-t-il une vraie marge de manœuvre par rapport aux Américains ? Officiellement oui. En pratique, il y a de quoi être sceptique. Les membres de l'exécutif irakien sont aussi rejetés par les occupants. Certains sont très liés à la CIA, d'autres au milieu économique américain. Ayant vécu à l'étranger ces dernières années, ils sont coupés de la réalité du pays. Bref, pour l'instant, la rue irakienne les considère comme des marionnettes. A eux de prouver le contraire mais ce ne sera pas facile.
Les Etats-Unis vont-ils réellement se désengager ? A Bagdad, l'ambassade américaine accueillera 4000 diplomates, un mot qu'il faut évidemment mettre entre guillemets. C'est du jamais-vu, une présence colossale ! Autant dire que Washington n'a aucunement l'intention de déserter l'Irak.
Saddam Hussein, peut-il être jugé rapidement ? Non. En tous cas, pas avant qu'il y ait un gouvernement irakien issu des élections. D'ailleurs, je ne suis pas sûr que les Américains y aient intérêt. On risque d'assister à un grand déballage. La plupart des faits reprochés à l'ancien raïs ont eu lieu alors qu'il était soutenu par les Etats-Unis et le monde occidental.
Quel sera l'impact du conflit irakien sur l'élection présidentielle américaine de novembre ? Cela jouera, mais dans quel sens ? Mystère. John Kerry, le candidat démocrate, ne critique pas George Bush sur le fond de sa politique, mais sur la forme. Du coup, le débat n'est pas aussi vif aux Etats-Unis qu'en Europe. Pourtant, les révélations sont accablantes pour le public. Mais si les Américains ont le sentiment que Bush est au final celui qui les protègera le mieux des menaces extérieures, alors ils peuvent à nouveau voter pour lui.
Pascal Boniface par Frédéric Gershel - Le Parisien - 18 juin 2004
 Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS
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