
Directeur de l’Institut de Relations Internationales et stratégiques, Pascal Boniface a dirigé la rédaction de « l’Atlas des relations internationales » (Hatier).
Cette volte-face de Kadhafi est-elle une victoire pour George W.Bush ? Oui. Une semaine après la capture de Saddam Hussein, George W.Bush peut se targuer d’avoir réglé le problème d’un pays qui jouait depuis trente ans les perturbateurs sur la scène internationale. Mais c’est surtout un spectaculaire effet d’annonce. Car la Libye avait déjà signée le Traité de non-prolifération (TNP) depuis longtemps, et l’agence de Vienne, qui effectue des missions de contrôle sur place, n’a pas signalé de manquements particuliers. En revanche, Tripoli n’était pas signataire du traité interdisant la possession et la fabrication d’armes chimiques. Il y avait là certaines craintes, ainsi que sur les missiles balistiques. Désormais Kadhafi s’engage à ne détenir ni arsenal chimique, ni missiles d’une portée supérieure à 300 km : c’est un progrès important.
Que gagne-t-il dans l’affaire ? Il permet à son pays de réintégrer la communauté internationale. Mais pour que cette réconciliation soit totale, il faut encore, après le règlement du dossier Lockerbie avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, que Tripoli s’entende avec Paris. Or le dossier de l’attentat contre le DC-10 d’UTA n’est toujours pas réglé. Mais quel intérêt aurait Kadhafi à solder ses différends avec tout le monde sauf la France ? Cette dernière a d’ailleurs fait passer le message : elle n’entend pas être moins bien traitée que les autres…
Et Bush, qu’y gagne-t-il ? Il montre qu’il peut aussi agir en négociateur et en diplomate, que les Etats-Unis peuvent régler un problème sans bombarder le pays. Kadhafi, lui, s’affiche en chef d’Etat comme les autres, non plus en trublion : c’est un échange de bons procédés.
La Libye est-elle vraiment dangereuse ? Elle ne figure pas sur le fameux « axe du mal » de Bush (NDRL : Irak, Iran, Corée du Nord), mais elle sur la liste des Etats voyous, accusés par Washington de soutenir le terrorisme international. De fait, ce régime a mené des actions de déstabilisation dans de nombreux pays, et a subventionné tous les groupes terroristes, des Irlandais de l’IRA aux basques d’ETA, en passant par les mouvements arabes radicaux. Mais son activisme s’était atténué. Gêné par les sanctions, Kadhafi avait besoin de relancer son économie.
Son arsenal est-il vraiment menaçant ? La Libye n’a pas de programme nucléaire militaire avancé. Et même sur le chimique, il y a quelques doutes. De toute façon, c’est loin d’être une puissance militaire : son budget n’est que de 1,2 milliards de dollars par an (contre 400 milliards pour les Etats-Unis). Kadhafi s’est toujours fait plus menaçant qu’il ne l’est. Bush et Blair en jouent car, en gonflant la menace, ils grandissent le succès.
Y-a-t-il des enjeux pétroliers ? Oui. La législation actuelle du Congrès interdit aux compagnies américaines de travailler en Libye. Du coup ces dernières craignaient de se faire souffler les marchés pas les Européens, le jour où l’embargo serait levé. Elles espèrent donc profiter de l’opportunité et reprendre pied dans ce pays.
Pascal Boniface - Le Parisien - 21 décembre 2003
 Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS
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