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"Afghanistan : L’aveuglement de bush est terrifiant"

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Le pays, deux ans après la fin de la guerre et malgré un projet de Constitution, semble dans l’impasse. Didier Billion, directeur adjoint de l’Iris, spécialiste du Moyen-Orient, y voit une logique similaire à celle qui mène les destinées de l’Irak.

Deux ans après la chute des talibans, le président Hamid Karzaï vient de se faire remettre un projet de Constitution. Est-ce un pas vers la solution des problèmes de l’Afghanistan ?

Cette Constitution, dans le processus de sa rédaction comme dans ses perspectives d’application, est en déphasage complet avec la réalité politique afghane. Pour aller à l’essentiel, le gouvernement d’Hamid Karzaï et l’administration temporaire mis en place par la Loya Jirga de juin 2002 n’ont aucun moyen réel de peser sur la situation du pays. Leurs décisions sont à peine respectées dans la capitale, Kaboul, à cause de divergences entre les ministères, souvent attribués sur des bases ethniques, communautaires, etc. Et plus on s’éloigne de Kaboul, moins ces décisions sont respectées. Deuxième problème : on croyait avoir compris que la conférence internationale de Bonn sur l’Afghanistan, en décembre 2001, avait décidé de diminuer le pouvoir des chefs de guerre. Or, dès juin 2002, leur présence à la Loya Jirga a été massive, et ils ont quelque peu imposé leurs solutions. Depuis lors, la situation s’est dégradée. Les provinces sont gouvernées de façon complètement éclatée au profit de ces seigneurs de guerre. L’insécurité redevient le problème n° 1, et la production d’opium reprend une ampleur considérable.

Vous parliez du processus de rédaction de la Constitution. A-t-il été démocratique ?

Non, il a été mené en fonction des rapports de force entre factions ethniques ou communautaires. La consultation publique d’experts afghans et internationaux qui était prévue n’a pas eu lieu. Vu le complet manque de transparence dans son élaboration, on peut douter que cette Constitution ait la moindre chance de s’appliquer si elle est adoptée. D’autant qu’elle instaure un régime présidentiel fort, concentrant les pouvoirs dans les mains d’un seul homme. Qu’il soit tadjik, pachtoune ou autre, cela suscitera une opposition. On ne peut pas plaquer des schémas occidentaux sur un pays qui ne fonctionne pas sur un mode occidental, encore moins si sa situation est compliquée et non stabilisée. On nous dit que la charia ne sera pas appliquée. Très bien, mais un grand tiers de l’Afghanistan est soumis à la loi ancestrale des Pachtounes, qui inclut la lapidation des femmes. Dans cette région, la Constitution ne s’appliquera pas. Je crains donc qu’elle ne serve à rien, alors que tant de projets concrets pourraient modifier la vie des Afghans si les Occidentaux assumaient leurs responsabilités. À Bonn, la communauté internationale s’est montrée très généreuse pour reconstruire les routes ou l’adduction d’eau. Or, ni les Américains, ni les Européens, ni les autres n’ont respecté leurs promesses. Ils se sont débarrassés des talibans et laissent maintenant les Afghans se débrouiller entre eux. Ce qui me fait peur dans cette histoire, ce n’est pas le projet constitutionnel en tant que tel, mais la logique qui a présidé à son élaboration.

Pourtant, comme en Irak, les Etats-Unis affirment qu’ils veulent instaurer la démocratie en Afghanistan...

Les situations sont très différentes, mais le processus est le même. Les Américains ont chassé les talibans et Saddam Hussein mais leurs partisans n’ont pas dit leur dernier mot, on le voit tous les jours. Ce qui est terrifiant, c’est l’aveuglement de l’administration Bush. Toute à l’obsession de sa prétendue lutte antiterroriste, elle pense qu’il suffit d’éradiquer les gouvernements pour régler les problèmes. On voit en Afghanistan, comme en Irak, que c’est tout le contraire. Les talibans se sont reconstit&eacutue;s militairement, avec une chaîne de commandement efficace. Les néoconservateurs font le ménage de manière brutale et pensent pouvoir ensuite instaurer la démocratie. Mais la démocratie ne peut arriver dans les soutes des bombardiers américains, ni en Irak, ni en Afghanistan, ni nulle part ailleurs...

Ils ont éparpillé l’ennemi dans la nature sans pour autant s’allier le soutien des populations, puisqu’ils ne tiennent pas leurs promesses...

Allons même plus loin. A la chute des talibans, on nous a promis que le pays allait se reconstruire démocratiquement. Des responsables américains affirmaient qu’il fallait pour cela en terminer avec la puissance des chefs de guerre. Or, les Américains comprennent que le pouvoir de Karzaï est très limité, et quand leurs commandos sont sur le terrain, dans un environnement hostile, ils s’attirent avec leurs dollars les bonnes grâces des chefs de guerre pour obtenir protection et renseignements. ils se retrouvent à «collaborer» avec les plus effrayants personnages d’Afghanistan en termes de démocratie... On retrouve le même processus en Irak, avec les chefs tribaux, que Saddam Hussein achetait et qui ont pris l’habitude de se rallier au plus offrant. Un de ceux-là, chargé par les Américains de protéger un oléoduc, a organisé des sabotages pour faire monter les enchères! En Afghanistan, s’ajoute la question de la production et du trafic d’opium.

Après les dictatures militaires à la Pinochet, Washington installe-t-il désormais des régimes féodaux?

Je doute qu’il y ait une volonté centralisée des Américains d’instaurer un maximum de régimes de type féodal. Mais, de facto, c’est ce qui s’est passé dans les deux dernières crises internationales. En Irak, ce n’est pas un système féodal mais, comme en Afghanistan, il n’y a pas de régime à proprement parler. De même que Karzaï n’a pas d’autorité, en Irak, l’exécution des décisions du conseil du gouvernement dépend de la bonne volonté de l’administrateur américain, Paul Bremer. Les Américains considèrent à tort qu’en distribuenat quelques dollars, en s’alliant avec les forces qui ont du pouvoir sur place, ils vont régler la situation. Avec cette politique, qui entraîne une nouvelle émergence des talibans, on peut même imaginer que se reproduise ce qui s’est passé de 1992 à 1996, c’est-à-dire la guerre des ethnies, les talibans s’emparant du pouvoir pour remettre de l’ordre. Et ramener la sécurité.

Didier Billion est coauteur de l’Année Stratégique 2004 de l’Institut de relations internationales et stratégiques, Edition l’Etudiant/IRIS, 2003, 621 pages, 22,90 e.

Didier Billion par Dante Sanjurjo - Politis - 13/19 novembre 2003




Didier Billion
Directeur adjoint à l'IRIS


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