
Pour le directeur de l'Institut des Relations Internationales et Stratégiques, il n'y pas lieu de céder au pessimisme ambiant qui entoure le projet européen. La crise irakienne ne révèle pas de fractures irréparables. Au contraire, elle constitue une opportunité pour une Europe plus forte.
La crise irakienne n’est-elle pas l’avatar du vieux couple américano-européen qui s’est aimé sincèrement mais dont les fondations reposaient sur la guerre froide ? Non, c’est plus large que cela. D’une part, tous les pays européens n’ont pas eu la même réaction par rapport à la guerre en Irak. On peut même dire que les nouveaux membres ont été plus unanimes que les autres. Il faut le reconnaître, il y a une division européenne avant d’y avoir division entre Europe et Etats-Unis. Mais cette division entre Etats européens est plus ancienne que cela n’y paraît. Elle correspond à deux visions de l’Europe puissance, à deux visions de l’autonomie européenne, à deux visions de la relation à mettre en jeu avec les Etats-Unis. On peut dire que dans cette affaire, la guerre d’Irak n’a pas été un facteur déclencheur. Elle fut plutôt un facteur révélateur de divergences qui préexistaient. Je pense que la guerre d’Irak va accélérer la clarification et va permettre aux pays européens d’avancer. En son temps, la guerre du Kosovo avait eu le même effet. La fracture se trouve moins entre Etats-Unis et Europe qu’entre l’actuel gouvernement américain et une partie des gouvernements européens. La divergence avec les opinions publiques est grande. Elle n'est pas irréversible si chacun tire des conclusions lucides de la guerre. Ce qui me rend un peu pessimiste dans un premier temps, c’est que le succès est monté à la tête de certains au Pentagone et à Washington. Pour certains, cette guerre ne serait pas la clôture d’un chapitre, mais l’ouverture d’une recomposition géopolitique de l’ensemble du Proche-Orient. Cette perspective pourrait aggraver les choses. Car si la guerre est gagnée, la paix est loin de l’être, non seulement en Irak mais aussi dans l’ensemble de la région.
Cette « vieille Europe » n’a-t-elle pas plus évolué que cette Amérique qui, jadis, était tournée vers le continent européen ? J’ai l’impression que celle que Donald Rumsfeld a nommée la "vieille Europe" a une approche beaucoup plus moderne des relations internationales que les "jeunes" Etats-Unis. Si l’on compare les différents éléments, le fait de donner priorité au recours à la force par rapport aux instances multilatérales constitue plutôt une philosophie du 19e siècle, voire du 18e, qu’une du 21e. Le fait de nommer un général comme administrateur d’un pays rappelle 1945 et pas 2003. Le fait de vouloir tout imposer plutôt que de convaincre représente la consécration du hard power au détriment du soft power. Cette conception des relations internationales me semble dépassée. C’est vrai également dans le domaine de la communication et dans le rapport à la presse. Bien entendu, chaque pays plaide sa cause, mais il y a dans le chef de certains Américains la volonté de revenir à la propagande. Cela nous rappelle les belles époques de la Guerre froide plus que celles d’un monde globalisé et ouvert. Cette guerre de propagande considère à tort le public comme un ensemble de dupes. Par ailleurs, quand j'observe les propensions respectives à recourir au multilatéralisme et la prise en compte des dimensions non étatiques dans les relations internationales, je pense que les pays de la "vieille Europe" sont bien plus modernes que les Etats-Unis.
La réunion du 29 avril entre la France, l’Allemagne, la Belgique et le Luxembourg ne préfigure-t-elle pas l’Europe de demain, celle des cercles concentriques, comme l’euro par exemple ? Sans doute, mais cela concernerait plus de pays. Il est clair que pour les questions stratégiques, si l’on veut avancer, on ne pourra le faire à vingt-cinq. Pour des raisons de nombre mais aussi pour des raisons de positions. Certains pays ont clairement fait un choix américain et non européen. Le problème des pays candidats n’est pas qu’ils aient pris une position différente. En l'absence de position européenne commune, leur choix ne fait pas d’eux des traîtres. Le problème est de savoir quelles étaient leurs motivations. Quand le Président polonais dit "si c’est la position de Georges Bush, alors c’est la mienne", on constate que ces motivations n’apparaissent pas en fonction d’une opinion mais plutôt d’un alignement automatique. Cela veut dire que si Al Gore avait été élu, le Président polonais n’aurait pas choisi le camp de la guerre. C’est cela qui est un peu inquiétant. Donc, si les pays européens veulent avancer en termes stratégiques, il faudra qu'ils avancent, dans un premier temps, en cercles concentriques et à plus que quatre. C’est le meilleur moyen de lancer le mouvement. Je ne suis pas pessimiste sur le moyen et long terme. Nous sommes aujourd’hui divisés. Nous étions hier alignés. Il y a donc eu progrès. La clarification est en train de se faire, y compris par rapport aux pays candidats.
L’Europe s’est construite par succession de crises. Celle-ci n’est donc pas plus inquiétante que les autres ? Non. Dans un premier temps, chacun des gouvernements reste sur ses positions. Ceux qui étaient opposés à la guerre affirment qu'elle n'a rien résolu. Ceux qui en étaient partisans disent qu'elle s'est bien passée dans la mesure où elle a été victorieuse et rapide. Les conséquences négatives de cette guerre sont peut-être devant nous. D'ores et déjà, la présence militaire américaine est contestée par des Irakiens. On verra si l'on peut établir une démocratie stable, préservant l'unité du pays et qui soit pro-américaine. Je doute qu'on puisse avoir tout cela en même temps. Et je ne parle pas encore des répercussions dans la région. Quelles que soient les divergences, je pense donc que l'ivresse de la victoire des Américains va pousser les Européens à réagir en commun. Même les Britanniques ne peuvent pas suivre l'idée d'une prolongation du front vers la Syrie. Lorsque l'épreuve de vérité viendra par rapport à certaines demandes, notamment celle des Britanniques qui réclament une avancée sur le dossier israélo-palestinien, on verra qu'il peut y avoir des divergences. Les Britanniques devront établir le bilan de cette guerre. Et à ce moment, je ne suis pas sûr qu'ils seront toujours favorables à une alliance étroite avec les Etats-Unis. Au-delà de cela, il faut se souvenir que la création même des Communautés, c’est l’échec de la Communauté européenne de défense. Sans cesse, l’histoire de l’Europe est faite d’avancées qui correspondent à des périodes de crise. La guerre d’Irak ne fait pas exception à cela.
L'Europe d'aujourd'hui n'est-elle pas le fruit du mariage de l'Europe de de Gaulle et de Monnet ? Peut-on à ce point opposer ces deux Europe ? Les deux projets appartenaient à deux idéalismes différents. L'un était incarné par la nation, l'autre par le continent. Mais je pense que Jean Monnet n'oubliait pas la France et que de Gaulle avait une vision européenne. Je crois surtout que l'intérêt de l'Europe de demain, c'est de mettre une Europe puissance au service du collectif et du bilatéral, et non pas d'une puissance contre les autres nations. C'est la raison pour laquelle il existe une forte demande d'Europe aux quatre coins de la planète, en dehors des Etats-Unis et malgré des marques ponctuelles d'europessimisme ou du désenchantement au sein même de l'Union. Les pays dont le poids est limité sur la scène mondiale demandent à l'Europe d'être leur porte-parole. Et même des puissances fortes, comme la Russie et la Chine, veulent voir l'Europe jouer ce rôle plus fort. Il existe plus de réticences à l'égard de l'Europe en son sein qu'à l'extérieur. Cela s'explique par le fait que l'Europe incarne cette force non agressive. Elle ne veut pas faire taire les autres. Elle ne veut pas imposer son intérêt aux autres. Dans la mesure où l'Europe est, elle-même, le fruit d'une construction multilatérale, le respect des autres est devenu un élément presque naturel de sa constitution.
L'armée européenne ne constituera jamais un fac-similé de sa grande sœur américaine ? Non. Bien entendu, il faudra veiller à la compatibilité avec l'Otan, sans quoi elle ne sera pas faisable, mais il faut arrêter le mimétisme par rapport aux Etats-Unis, notamment en matière militaire. Nous ne voulons pas avoir les mêmes missions que les Etats-Unis. Nous n'avons pas à mettre sur pied une armée capable d'aller faire la guerre contre l'Irak. Il n'est ni souhaitable, ni envisageable que nous ayons le même budget. L'Europe doit avoir une force de projection capable de lui faire mener seule une guerre similaire à celle du Kosovo si elle devait le faire et si les Américains ne veulent pas y venir. Ne nous berçons pas d'illusions. Nous n'avons pas besoin d'un système de défense anti-missiles tel que les Américains veulent le construire. Affirmer que si nous ne sommes pas capables d'avoir les mêmes dépenses, nous ne serons pas capables d'avoir une défense autonome est un piège dans lequel il ne faut pas tomber. Certes, il faut être conséquent. On ne peut pas demander une Europe de la Défense sans y contribuer financièrement. Des pays comme l'Allemagne devraient faire des efforts supplémentaires, mais l'objectif n'est pas d'atteindre les 380 milliards de dollars que les Etats-Unis engageront dans deux ans ou les 280 qu'ils engagent aujourd'hui. Il faut un budget qui soit en mesure de nous permettre de remplir les missions que nous nous sommes fixées à Helsinki et à Cologne en 1999.
Sans le Royaume-Uni, le projet est toujours crédible ? Non, mais je ne pense pas que le Royaume-Uni se soit exclu de cela. Je pense que Londres aura à cœur de renouer le fil avec Paris et Berlin après la guerre d'Irak. Par ailleurs, la France réalise que l'on ne pourra pas avoir une Europe forte avec une Allemagne faible et une Grande-Bretagne absente. Il faut reconnaître que depuis Saint-Malo, les Britanniques ont dévalé la colline qu'ils avaient grimpée. Je suis sûr qu'ils vont revenir. Il faut éviter le piège qui consisterait à masquer les problèmes. Ce n'est qu'en discutant et en se projetant dans l'avenir que l'on parviendra à mettre en place une Europe de la défense avec les Britanniques.
Le rapport Morillon suggère la présence d'un siège pour l'Union au Conseil de sécurité des Nations Unies. Cela vous semble crédible ? Faisons les choses dans l'ordre. Lorsque l'Europe aura réellement une politique étrangère de sécurité et une armée communes, alors il sera logique de le faire. Mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs. Je vois mal tant la France que la Grande-Bretagne renoncer à un siège pour le donner à ce qui ne serait pas encore une entité. Ce que ces deux membres permanents auraient d'ores et déjà intérêt à faire, c'est d'associer davantage les autres membres de l'Union à la préparation des décisions du Conseil de sécurité. La fusion du siège sera la conséquence d'une Pesc mais pas une condition de sa réalisation.
Vous estimez qu'une opinion publique européenne a vu le jour ? Oui, il s'agit d'une opinion qui est en avance sur les gouvernements. Depuis longtemps, les opinions publiques sont moins timides que leurs dirigeants par rapport à l'Europe. Les sondages sont catégoriques et unanimes depuis plus de quinze ans ! A la veille de la guerre en Irak, la nouveauté a résidé dans le fait que l'appréhension des citoyens était commune, quelle qu'ait pu être l'attitude des gouvernements. Cette opinion publique étant en parfaite cohérence avec le projet multilatéraliste européen, le jeu démocratique poussera les gouvernements à prendre en compte ces volontés. Il ne faut pas céder au pessimisme ambiant sur une Europe en crise. La guerre irakienne constituera, à terme, un accélérateur aux débats fondateurs.
 Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS
Propos recueillis par Alain Dremière - 18-05-2003 - La Quinzaine européenne
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