
Pakistan, Corée du Nord. Retour sur ces pays qui menacent la sécurité internationale.
La Provence : Bernard Henri-Lévy vient de publier un livre sur la mort de Daniel Pearl dans lequel il dénonce le Pakistan comme un Etat nucléaire et imprévisible du fait de sa collusion avec les mouvements islamistes et/ou terroristes. Le Pakistan présente-t-il un vrai danger ? Pour l’Inde ? Au-delà ?
Valérie Niquet : Dès les débuts de la bombe pakistanaise, au début des années 1980, l’argument avait été utilisé pour recueillir des fonds auprès des puissances moyen-orientales, alors qu’à l’époque le Pakistan était l’allié des Etats-Unis dans la guerre contre l’URSS en Afghanistan. Aujourd’hui, les capacités du Pakistan se sont considérablement développées. Il maîtrise la technologie de la bombe atomique qui lui a été fournie par les Chinois et il construite des missiles, là encore en s’inspirant des modèles fournis par la Chine et la Corée du Nord. Donc, le Pakistan présente bien un danger, tout d’abord pour l’Inde en raison de ses choix stratégiques. Il a face à l’Inde, une stratégie de « frappe en premier », qui vise à interdire à l’Inde toute riposte – même conventionnelle – pour faire cesser les incursions et les attentats qui se poursuivent au Cachemire. La stratégie nucléaire du Pakistan est une stratégie de « menace de dérapage » particulièrement risquée. Par ailleurs, les collusions entre une partie au moins des services secrets et de l’armée et les mouvements islamistes radicalisés existent et la question de la sécurité de la chaîne de contrôle des armes nucléaires pakistanaises est posée. Mais, depuis le 11 septembre, les autorités pakistanaises – et surtout les Américains, qui sont très présents – savent qu’il s’agit d’un risque majeur. Ils sont prévenus et ont mis en place des mesures de surveillance et de contrôle très renforcées, c’est ce qui explique d’ailleurs la disgrâce des scientifiques responsables du programme nucléaire pakistanais qui avaient établi des contacts étroits avec l’Afghanistan des talibans et la Corée du Nord. En revanche, le transfert d’expertise, qui peut poser un risque à plus long terme, doit également être pris en compte. Pour développer son programme nucléaire, le Pakistan forme dans ses universités des spécialistes dont certains peuvent se mettre au service de mouvements terroristes. Mais c’est un risque qui n’est pas uniquement propre au Pakistan et touche également l’ancien bloc soviétique dont certains experts semblent avoir été recrutés par la Corée du Nord par exemple.
Justement, alors que Pyongyang a repris son programme nucléaire et recourt régulièrement à la menace, paraît extraordinairement mesurée à l’aune de la campagne d’Irak. Quelle est la réalité de cette menace et pourquoi cette « patience » américaine ?
La Corée du Nord est une vraie menace. Comme le Pakistan, elle dispose de l’arme atomique – ou des moyens de la fabriquer rapidement – et des missiles capables de l’emporter. Et il est certain que le programme d’armes de destruction massive de la Corée du Nord est beaucoup plus « performant » que celui de l’Irak avant l’intervention américaine. Mais la grosse différence réside dans le fait que la Corée du Nord dispose en raison de sa situation géographique, de moyens de chantage dont les Etats-Unis doivent tenir compte. Pyongyang aujourd’hui n’a pas les moyens de frapper le territoire américain mais ses missiles peuvent frapper le territoire japonais et surtout - avec des moyens d’artillerie très classiques, peu sophistiqués, mais massifs, du même modèle que les « orgues de Staline », utilisés pendant la Seconde Guerre mondiale - la Corée du Nord peut très facilement détruire Séoul, la capitale du Sud. Le Nord a donc une stratégie de « prise d’otage » que, pour des raisons de coût humain et politique, Washington doit prendre en compte. C’est ce qui autorise Pyongyang à poursuivre cette stratégie de la provocation permanente. Le risque c’est qu’un jour Pyongyang aille trop loin sans avoir su estimer la capacité de résistance et la « patience » des Etats-Unis et de leurs alliés. Mais à ce titre, la guerre d’Irak a bien servi d’avertissement, destiné à démontrer la capacité et la volonté d’action des Etats-Unis. Comme au billard, il s’agissait de frapper d’une manière détournée. Avec un certain succès, puisque les Nord-Coréens semblent suffisamment inquiets pour leur survie pour avoir relancé les négociations.
La stratégie américains peut-elle fonctionner dans tous les cas ?
Si cette stratégie est efficace face à un clan soucieux de sa survie et de la préservation de ses privilèges, elle ne joue sans doute pas face à des mouvements très idéologisés qui croient à leur mission. Et la difficulté du Pakistan est que son cas aujourd’hui est hybride. Il y a une élite militaire ou civile qui, comme en Corée du Nord ou en Irak, cherche à se maintenir au pouvoir et à conserver ses privilèges. Pour ce faire, cette élite est prête à beaucoup de compromissions et d’alliances troubles avec les mouvements les plus radicalisés. En revanche, ceux qui agissent par conviction religieuse seront beaucoup plus difficiles à convaincre.
Propos recueillis par Frédéric Cheutin - LA PROVENCE – 04/05/2003
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