
ANNIVERSAIRE. Flonflon à gogo pendant deux jours pour fêter le quarantième anniversaire du traité de l’Elysée. Le général de Gaulle et le chancelier Adenauer, le 22 janvier 1963, s’engageaient à se concerter sur les grands dossiers internationaux, initier une coopération militaire et, en même temps, renforcer les liens entre jeunes des deux pays avec la création de l’Office franco-allemand de la jeunesse (OFAJ). De Gaulle avait dû forcer la main d’Adenauer, qui pensait à une simple déclaration ; du reste, le Bundestag accompagna la ratification d’un préambule qui limitait la portée du traité. Mais, aujourd’hui, après quelques années difficiles pour le partenariat franco-allemand, Jacques Chirac et Gerhard Schröder veulent manifester leur volonté de relancer le moteur pour accélérer l’Europe. Le président français n’a-t-il pas été jusqu’à suggérer l’idée d’une double nationalité tandis que les gouvernements vont se doter de liens institutionnels ? Mais des échéances plus urgentes attendent.
Recueilli par Paul MEUNIER
« Sud-Ouest » : On fête en grande pompe, aujourd’hui, le 40e anniversaire du traité de l’Elysée, et pourtant sa mise en œuvre est restée très partielle. Que célèbre-t-on vraiment ? Stephan MARTENS En soi, l’entente franco-allemande reste un modèle de réconciliation qui s’est vérifié depuis la fin de la guerre, tout spécialement depuis 1963. Je suis persuadé que le modèle peut servir pour les générations qui n’ont pas connu cette guerre, comme dans d’autres situations. Entre l’Allemagne et la Pologne. Et même, dans l’avenir, au Proche-Orient.
Alors, bien sûr, tout n’a pas abouti du jour au lendemain, tant s’en faut. En réalité, nous allons célébrer la mise en pratique -enfin !- de ce qui était stipulé il y a quarante ans. Lorsque Jacques Chirac et Gerhard Schröder se mettent d’accord pour prendre une position commune au Conseil de sécurité à propos de l’Irak, par exemple, c’est le traité.
Pourquoi cette relance ? Je constate que l’on en revient au traité dans une situation de crise internationale et de réflexion sur l’avenir de l’Europe avec la convention. Ce qui montre combien le partenariat franco-allemand – les Allemands n’aiment guère les termes de couple, ni d’axe – reste essentiel pour l’Europe. Le feu vert à l’élargissement n’aurait pu être donné sans un compromis franco-allemand sur la politique agricole commune. La crise institutionnelle sera traitée à partir d’une proposition franco-allemande. Même si l’on peut penser qu’elle est lourde d’ambiguïté pour l’avenir.
Mais peut-on se satisfaire de compromis ? Non. François Bayrou a eu raison de lancer un signal d’alarme. Le tandem franco-allemand n’est pas assez visionnaire. Voulons-nous être une zone de libre échange à vingt-cinq, améliorée certes, mais avec des partenaires qui ont des intérêts divergents et regardent vers d’autres horizons ? Ce n’est le choix ni de la France ni de l’Allemagne. Alors c’est maintenant qu’il faut prendre lourdes et non pas dans deux ans, lorsque nous serons vingt-cinq. Français et Allemands doivent, dés aujourd’hui, dépasser leur cadre national pour arrimer à l’Europe les nouveaux Etats membres ; et tout spécialement la Pologne, la Slovénie, la République tchèque et la Hongrie. Pour qu’ils se sentent européens avant tout et non pas, en quelque sorte, euro-atlantiques. Il y a là un grand danger pour la construction de l’Europe à venir : voyez les achats militaires de la Pologne le mois dernier. La célébration d’un anniversaire ne doit pas cacher les étapes à franchir.
En quoi la France et l’Allemagne doivent-elles se montrer visionnaires ? Elles doivent avoir le courage de dire où s’arrêtent les frontières de l’Europe et quel devrait être le rôle de l’Europe dans le monde. Je pense à la Turquie d’un côté, aux Etats-Unis de l’autre. Ce qui manque aujourd’hui, c’est une impulsion franco-allemande pour créer une Europe qui ait un sentiment d’identité européenne. A cet égard, Paris et Berlin doivent réfléchir d’urgence aux conséquences d’une adhésion de la Turquie. N’y voyons pas une question de religion, de culture, ni même de géographie ; mais tout simplement de capacité d’intégration. Capacité matérielle et politique : pouvoir exprimer une volonté européenne face à l’extérieur. L’Union serait-elle capable de faire face à une situation qui lui donnerait des frontières avec le Caucase, l’Iran, l’Irak et la Syrie ?
Le problème, n’est-ce pas que la France et l’Allemagne ont encore des visions très différentes de l’Europe ? Oui, nous sommes différemment européens. L’Allemagne est plus européenne, mais moins franco-allemande que la France, car, depuis l’unification, elle a de nouveaux voisins qui vont entrer dans l’Union, et elle a conscience d’une souveraineté retrouvée. C’est très sensible depuis 1998. La France, elle, n’a guère bougé dans sa vision de l’Europe alors que l’environnement a changé ; mais en revanche, elle a évolué dans l’idée de sa relation avec l’Allemagne. Je crois donc que la balle est dans le camp de la France. Elle n’a pas vraiment décidé ce qu’elle voulait faire de cette Europe. Les deux pays doivent dépasser les craintes, les susceptibilités, pour aller plus loin dans les propositions. S’ils ne le font pas cette année, en 2003, je crains qu’il ne faille attendreune autre génération.
Le Soir (Belgique) 20/01/2003 - Propos recueillis par Michel de Mulenaere - Joëlle Meskens
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