
Dans un entretien accordé à l’Hebdo, le politologue Didier Billion, Directeur des études de l’Institut de Relations internationales et Stratégiques (IRIS) se livre à une analyse des résultats des élections législatives du 3 novembre.
Le Parti de la justice et du développement (AKP) issu de la mouvance islamiste a remporté une victoire écrasante à l’occasion du scrutin du 3 novembre. Etes-vous surpris par ce résultat ?
Non. Ce parti était déjà arrivé en tête des élections législatives en décembre 1995. L’année précédente, il était parvenu à prendre la mairie d’Istanbul, avant d’enlever les municipalités d’Ankara et d’Izmir. Ce résultat est d’autant moins surprenant que tous les sondages d’opinion ont diagnostiqué une très large victoire à l’AKP. Précisons encore que la loi électorale impose un seuil, fixé à 10% des suffrages exprimés pour accéder au Parlement. Or, il n’y a guère que deux partis qui soient parvenus à franchir cette limite. En bénéficiant d’un tiers des voix, ils ont obtenu les deux tiers des sièges ! L’effet amplificateur s’est révélé déterminant. Conséquence logique : ils n’ont pas besoin de mettre au point une coalition pour assurer le pouvoir.
L’islamisme, même modéré, des vainqueurs représente-t-il un danger pour la démocratie turque ?
Non . En Turquie, le terme de « modéré » revêt une connotation particulière. L’organisation au pouvoir a été interdite d’élections à plusieurs reprises. Elle n’en fait pas moins partie du paysage turc, depuis la fin des années 60. En 1973, elle a même pris part à une coalition gouvernementale en concertation avec les sociaux-démocrates, membres de l’Internationale socialiste. Jusqu’ici, ses représentants ont toujours refusé de remettre en cause les libertés démocratiques. De toutes façons, l’institution militaire demeure une garantie contre toute tentation de radicalisation de l’islamisme politique.
Quelles seront les relations de l’AKP avec les institutions laïques du pays, notamment l’armée et le système judiciaire ? L’Etat saura-t-il s’adapter au changement ?
Pour modifier la Constitution, il faut obtenir les deux tiers des suffrages exprimés. Ce qui est loin d’être le cas ! Cela dit, l’appareil d’Etat reste profondément attaché aux valeurs laïques dans ses composantes judiciaire et militaire. Dans ces conditions, je n’ose imaginer que les islamistes modérés ou les démocrates musulmans s’essaient à modifier les textes sur le fond. Toutefois, plusieurs dispositions touchent à des aspects proprement sociétaux et revêtent une grande importance. Un exemple ? En Turquie, les femmes ne sont pas autorisées à porter le voile dans les établissements scolaires et publics. Or, durant la campagne, les dirigeants de l’AKP ont clairement souligné qu’ils entendaient modifier la loi sur ce point. Soyons certains qu’en cas de changement, les pressions ne manqueront pas de s’exercer sur les éventuelles réfractaires. Les démocrates turcs doivent rester vigilants !
En dépit du résultat des élections , des incertitudes planent sur Chypre, en raison de l’impasse des négociations intercommunautaires, et de l’hypothèque que fait peser sur la défense européenne le différend gréco-turc, l’intégration de ce pays à l’Union européenne vous paraît-elle possible ?
A court et moyen terme, la réponse est non. Huber Védrine a raison de dire que l’Europe maltraite la Turquie. Dans ces conditions, il revient à l’Union de définir des critères précis et de fixer des échéances claires. Souvenons-nous qu’en 1963, conformément à l’accord d’Ankara, la communauté offrait à ce pays des perspectives d’adhésion et que la demande formelle n’a été enregistrée qu’en 1987. Force est de constater que nous n’avons pas beaucoup avancé au cours des quinze dernières années ! Les Turcs ont tout lieu d’être amers. Le point de vue adopté par Javier Solana est très mesuré. Attendons de voir le nouveau gouvernement à l’œuvre avant de prendre une décision. A priori, l’option européenne de l’AKP me paraît digne de confiance. Tout pas en direction de l’Union européenne est pour les dirigeants du parti au pouvoir une meilleure garantie démocratique. N’oublions pas qu’une majorité d’entre eux reste résolument pro-européenne.
 Didier Billion
Directeur adjoint à l'IRIS
Propos recueillis par Bruno Tranchant - L’Hebdo des socialistes – 09/11/2002
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