Egypte : l’échec du tout sécuritaire

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Barah Mikaïl, chercheur à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques), spécialiste du Proche et Moyen-Orient, analyse les causes des attentats de ces derniers jours survenus en Egypte. Il vient de publier « La politique américaine au Moyen-Orient » aux Editions Dalloz.

La station balnéaire égyptienne de Dahab vient de connaître un triple-attentat à la bombe. Doit-on y voir la main des islamistes ?

La méthode utilisée, ainsi que la cible qui a été privilégiée, semblent le confirmer. Dahab est en effet un lieu généralement privilégié par les touristes occidentaux, au même titre que les villes de Taba et de Charm-el-sheikh, présentes elles-aussi dans la péninsule du Sinaï, et qui avaient été touchées par le même type d'opérations en octobre 2004 et juillet 2005. Encore faut-il être clair sur le sens réel du terme " islamiste ". Ainsi, les Frères musulmans égyptiens, qui viennent de sextupler leur présence au Parlement égyptien, la Gamaa islamiya, ou encore le Djihad égyptien, sont des formations islamistes, certes, mais qui semblent maintenant avoir renoncé à la violence afin de légitimer leur posture aux yeux de l'opinion publique égyptienne. C'est pourquoi il paraît peu probable qu'elles soient tentées, dans l'état actuel des choses, et au vu des timides mais réels débuts d'ouverture de la vie politique égyptienne, de recourir à de tels actes pour la consolidation de leur posture. Dès lors, la piste islamiste qui doit être privilégiée semble plus en rapport avec des groupes et/ou individus en adéquation avec le discours de l'organisation al-Qaïda. Cela ne veut pas dire que Ben Laden soit forcément le commanditaire de ces attentats. Mais il est tentant de penser que la nature du discours de ce dernier soit l'un des fondements idéologiques réutilisés par les responsables de ces actes de terreur.

Qui que soient les auteurs réels de ces attentats, que recherchaient-ils ?

Connaître l'identité réelle et effective de ces terroristes permettrait à coup sûr d'affiner la piste, et de dégager les principales motivations des auteurs. A défaut de certitudes sur ce point, on ne peut s'en tenir qu'à la symbolique accompagnant ces actes. Les opérations de Dahab ont eu lieu un jour avant la commémoration de la libération de la péninsule du Sinaï, qui avait été perdue par l'Egypte en 1967, mais lui sera restituée en 1982 suite aux accords de Camp David. De même, les attentats de Taba, en octobre 2004, avaient eu lieu le lendemain de la commémoration de la guerre d'octobre 1973, qui avait opposé Syriens et Egyptiens à Israël. Et les attentats de Charm-el-Sheikh de juillet 2005 ont eu lieu le jour de la commémoration du renversement de la monarchie égyptienne par le président Nasser. S'ajoute à cela le fait que la période actuelle, qui coïncide avec la Pâque juive, implique de facto la présence de nombreux touristes israéliens dans le Sinaï sud. Les symboles, historiques pour la plupart, sont donc bel et bien présents, et ils ont une signification principale : pousser les Egyptiens à contester un pouvoir qui n'a pas su préserver le rayonnement national et régional égyptien qui prévalait il y a cinquante ans encore.

Mais pourtant les Egyptiens sont les premiers à payer ces opérations de leur vie.

Oui, et c'est là qu'il y a un paradoxe, mais en apparence seulement. Taba, Charm-el-Sheikh, Dahab sont bien sûr des symboles de l'ouverture de l'Egypte à l'Occident, de sa composition politique et économique avec Israël. Mais elles n'ont rien à voir avec la réalité égyptienne. Vivre ou séjourner dans les villes touristiques égyptiennes est en effet un luxe que ne peuvent pas se permettre plus de 80% des Egyptiens, faute de moyens, sauf à être employés dans des hôtels et lieux de divertissement divers. C'est pourquoi, en s'en prenant à de tels lieux, les auteurs de ces actes cherchent à dissuader les Egyptiens de participer à ce qu'ils interprètent comme une " soumission supplémentaire à l'Occident " ; soit la traduction d'une certaine conception du " choc des civilisations ". Une situation malheureuse, évidemment, d'autant plus que le tourisme égyptien, qui rapporte annuellement environ 7 milliards de dollars, participe à la dynamique économique du pays et permet de surseoir aux besoins de plus de 12% de la population active. C'est là que le pari des auteurs de ces attentats s'avère perdant, puisque l'on voit mal les Egyptiens désavouer leur leader actuel en de telles circonstances. Les Egyptiens sont à la recherche d'une alternative à leur système politique actuel, certes, mais ce n'est pas pour autant qu'ils sont prêts à privilégier des solutions tierces hasardeuses. Ni l'option islamiste violente, ni la voie d'un gouvernement aveuglément pro-occidental ne correspondent à leurs ambitions. Reste à savoir si les autorités égyptiennes actuelles sauront en prendre acte, en favorisant une ouverture graduelle mais sincère du champ politique égyptien. C'est le moyen le plus à même de garantir l'imperméabilité des frontières séparant l'essentiel des Egyptiens des islamistes violents. La balle est en tous cas dans le camp du gouvernement égyptien, qui ne peut pas continuer à compter sur les options de type exclusivement sécuritaire, sous peine de voir les mêmes types de scénarii se répéter à l'avenir.

Barah Mikaïl / Yahoo ! Actualités / 26 avril 2006



Barah Mikaïl
Chercheur à l'IRIS