
Aujourd’hui, ont lieu des élections locales au Népal. Avancée ou simulacre démocratique ? Olivier Guillard, Directeur de recherche Asie à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) analyse la situation du pays.
Des élections locales ont lieu aujourd’hui au Népal. Organisées un an après le tour de force du roi Gyanendra, dans un climat politique et sécuritaire délétère, quel est l’enjeu de ce scrutin ?
Relevons tout d’abord son incongruité : le royaume est au bord du chaos, la capitale peut être attaquée à tout instant par la guérilla maoïste - ce fut le cas le 14 janvier - , la communauté internationale gronde, les paramètres économiques et sociaux flirtent avec les abysses, les parlementaires pleurent leur siège « confisqué » … et dans un tel désordre, le souverain décide la tenue d’un scrutin mineur, en tous points. L’opposition ne s’y est pas trompée ; aucun des sept principaux partis ne présente de candidats. Les deux formations royalistes bouderont également ce simulacre de démocratie. Les maoïstes pour leur part promettent un sort peu enviable à qui y participerait. On serait presque tenté d’en rire ; la moitié des circonscriptions n’ont pas trouvé de candidat et l’on ne compte plus les districts avec un unique postulant. A Katmandou, près de 80 candidats (sur 177 !) feront défaut. Très loin de l’aura de feu de son frère Birendra – qui accéda au trône en 1972 et fut assassiné en 2001 -, le monarque fait preuve d’autoritarisme en tenant, contre vents et marée, la 1ère étape d’une « réorganisation démocratique » progressive, biaisée et inféodée.
L’insurrection entre dans sa 11ème année ; en novembre, la hiérarchie maoïste s’alliait à l’opposition ; s’agit-il d’un tournant ou d’une manœuvre tactique ?
En une décennie, à partir de ses fiefs de l’ouest, la guérilla a étendu son emprise sur les 3/4 du pays. Dans soixante districts (sur 75), elle incarne la seule autorité ; de grâce mais aussi (souvent) de force, la population de ces régions « maoïstes » subit le joug des « camarades » et conspue « l’autocrate » Gyanendra et la « clique corrompue » des politiciens. Depuis 1996, les affrontements avec l’armée auraient fait 12 000 victimes. En se rapprochant des forces politiques classiques, elles aussi marginalisées par le « coup d’état » de février 2005, les maoïstes entendent s’inscrire dans une démarche politique plus respectable, réclamée par le peuple et appelée de ses vœux par la communauté internationale. Ils additionnent également leur force (arithmétique et coercitive) au lot croissant des mécontents, accentuant ainsi la pression sur le palais. Pour autant, ils n’ont pas renoncé à la violence, comme l’indique, depuis la fin du cessez-le-feu début janvier, le florilège d’attaques en divers lieux (Nepalgunj, Katmandou, Gaighat ou Panauti).
Sourd aux appels de la communauté internationale, le souverain Gyanendra est-il le point bloquant d’une solution pacifique ?
Il serait injuste de rejeter sur les épaules du roi l’ensemble des maux : la plupart composaient déjà ce maelstrom népalais lorsqu’une tragédie (cf. le massacre de la famille royale) lui confia le trône à l’été 2001. Exercice démocratique bafouillant, instabilité gouvernementale maladive, corruption endémique, insurrection et extrême pauvreté ne sauraient lui être imputés ; en revanche, peu sensible aux droits de l’homme - ainsi qu’en attestent les centaines d’incarcérations « préventives » depuis la mi-janvier – et tenant pour négligeables les aspirations du peuple à plus de liberté, on ne lui prête aucun empressement à ramener la paix et la concorde. Ce d’autant moins que le palais, nostalgique des belles années du régime des Panchayat (antérieur au mouvement démocratique de 1990), demeure convaincu de pouvoir mener de front la confiscation des prérogatives gouvernementales, et une victoire militaire sur la guérilla. Un regard plus serein sur ces desseins démesurés et mal à propos lui en révèlerait pourtant les limites.
Olivier Guillard / Yahoo ! Actualités / 8 février 2006
 Olivier Guillard
Directeur de recherche à l'IRIS
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