
La visite du ministre chinois des Affaires étrangères au Cap Vert, Sénégal, Mali, Libéria, Nigeria, et qui se termine aujourd’hui en Libye, succédant à celle l'an dernier du président Hu dans plusieurs pays africains, témoigne de l'importance que la Chine porte à l'Afrique et participe au reclassement géopolitique actuel de ce continent.
La diaspora chinoise est présente en Afrique depuis des siècles, les flottes chinoises à l'époque Han étant déjà en relations commerciales avec les côtes d'Afrique orientale. La Chine, bien qu’ayant une politique internationale plus discrète, se pose en tant que puissance régionale concurrente du pôle nippo-américain. Elle se mondialise par son intégration à l’OMC et son insertion dans l’économie mondiale, et se régionalise par les réseaux de sa diaspora, extension de ses aires d’influence. La Chine émerge ainsi en tant que puissance sur le continent africain.
On peut dire que les relations entre la Chine et l'Afrique sont essentiellement économiques et fondées sur le principe du win/win (gagnant /gagnant). Le commerce sino-africain a doublé entre 2000 et 2004 et devrait dépasser en 2006 celui avec les États-Unis (37 milliards de $). La Chine, second consommateur mondial de pétrole, a en effet besoin de matières premières et surtout de pétrole ; elle a ainsi noué des liens avec l’Afrique du Sud, l’Angola, le Gabon, le Niger, le Nigeria et le Soudan - ce qui explique d’ailleurs son récent vote au Conseil de sécurité sur la question du Darfour, l'Afrique lui fournissant jusqu’à 25% de ses approvisionnements.
La Chine trouve également des débouchés dans les travaux publics, les télécommunications ou le textile. Sa balance commerciale avec l'Afrique est légèrement déficitaire. Elle exporte en effet pour plus de 15 milliards de $, dont plus de la moitié sont des produits à haute valeur ajoutée (machines, électronique, nouvelles technologies, etc.). La suppression des accords multifibres a par ailleurs fait exploser ses exportations de textile, et a fortement concurrencé les entreprises sud-africaines, mauriciennes, malgaches, marocaines et tunisiennes. Elle investit ainsi en joint ventures pour plus de 1 milliard de $, liant la technologie occidentale et les avantages économiques liés aux bas coûts chinois et aux subventions de l'Etat, à l’image des télécommunications. Son aide à l’Afrique est donc multiple, quasiment sans contrepartie – elle impose seulement la non-reconnaissance de Taiwan – et croît fortement.
Dans l'ensemble les relations économiques demeurent toutefois – à l’exception de l'Afrique du Sud – sur un modèle post-colonial. L'Afrique exporte des matières premières alors que la Chine exporte des produits manufacturés, l'Afrique du Sud représentant, quant à elle, 20% des échanges de l'Afrique avec la Chine. Celle-ci importe ou investit, en effet, dans les métaux (or, diamant, platine, acier, aluminium) et, inversement, les entreprises sud-africaines investissent en Chine dans la liquéfaction du charbon, les brasseries, les mines ou le papier.
Les relations entre la Chine et l'Afrique sont aussi politiques et témoignent d'un pragmatisme et d'une "realtpolitik". Une des priorités de la Chine est, en effet, d'assurer la sécurité de ses approvisionnements et des routes commerciales, expliquant notamment sa présence à Djibouti lui permettant de contrôler l'ancienne route des Indes. La Chine développe également une politique de coopération culturelle importante, et forme notamment 10.000 Africains en Chine. La stratégie des relations spéciales bilatérales est aussi multidimensionnelle, que ce soit par l’achat de pétrole contre des ventes d'armes comme avec l’Angola, l’Ethiopie et le Soudan, ou par le financement de chemin de fer, à l’image du Nigeria, et l'apport se fait aussi bien en capitaux qu’en main d’œuvre - la Chine a d’ailleurs été accusée d'utiliser de la main d’œuvre gratuite sous forme de prisonniers en Afrique. Les relations se font d’ailleurs hors des règles internationales : taux d'intérêts souvent gratuits, rôle des entreprises publiques chinoises liées à l'Etat et au parti, etc. La Chine, qui absorbe 60% des grumes exportés par l'Afrique, ne respecte pas non plus, au nom de la priorité au développement économique, les normes environnementales. Elle utilise aussi sa place éminente au sein des Nations Unies pour protéger ses amis et développer une idéologie tiers-mondiste de pays en développement non-colonialiste. Cela permet ainsi à de nombreux pays de contourner les sanctions internationales - c’est notamment le cas du Zimbabwe et du Soudan. Le principe de coopération est ainsi celui de la non-ingérence et de la souveraineté des Etats, l'emportant sur celui des droits de l'homme. On peut dire également que le caractère "hors système" de l'Afrique permet aux entreprises chinoises d'être présentes en dépit de la non-gouvernance et du non-respect des règles. On peut, par ailleurs considérer que les ventes d'armes chinoises et les soutiens à certains Etats voyous ont contribué à alimenter certains conflits armés en Afrique, comme en Angola, en Ethiopie, ou encore au Soudan.
En définitive, les relations économiques et politiques entre la Chine et l’Afrique sont évidemment à court terme bénéfiques. Elles témoignent de l'extraordinaire dynamisme de l’économie chinoise et favorisent, dans le même temps, la croissance économique en Afrique. Elles créent, non seulement, une concurrence vis-à-vis de pays souvent chasses gardées des anciennes puissances coloniales, mais aussi permettent aux pays africains d'échapper aux conditionnalités politiques des bailleurs de fonds. Mais elles ne sont pas sans poser des problèmes à terme. Les investissements - notamment dans le BTP - mobilisent une main d’œuvre chinoise importante dont les emplois se font aux dépens des Africains. La Chine concurrence l'Afrique sur des créneaux où celle-ci peut être compétitive, comme avec le coton et le textile. Aussi, la présence d'une population chinoise, jusqu'alors bien intégrée, pourrait créer des phénomènes de rejet comme en témoignent certains évènements en Afrique du Sud ou au Cameroun. Le contournement des règles internationales ne peut, en effet, qu'avoir des effets pervers en termes de sécurité et de développement. Malgré tout, la Chine est devenue un partenaire majeur de l'Afrique qui trouve sa place à côté des anciennes puissances coloniales et des Etats-Unis.
Philippe Hugon est Professeur émérite agrégé en sciences économiques et Directeur de recherche à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques), spécialiste de l’Afrique.
Philippe Hugon / Yahoo ! Actualités / 19 janvier 2006
 Philippe Hugon
Directeur de recherche à l'IRIS
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