Présidentielles chiliennes : changement dans la continuité

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Pour la première fois au Chili, pays machiste, une femme va occuper le fauteuil présidentiel. Elle s’appelle Michelle Bachelet. Elle est fille de militaire. Mais son père était le 11 septembre 1973 du mauvais côté. Général d’aviation, loyal aux institutions démocratiques, il est mort des suites de tortures infligées par ses pairs sous la dictature de Pinochet. Michelle Bachelet est athée, mère de trois enfants de pères différents, dans un pays profondément catholique. Elle est, pour finir, socialiste. En conclusion, elle n’avait a priori aucune des qualités requises pour faire un chef de l’Etat digne du Palais de La Moneda, l’Elysée chilien.

Certes depuis 1989 la dictature a progressivement perdu en influence. Les derniers reliquats constitutionnels hérités de la dictature ont été effacés en 2005. Il n’y a plus désormais au Chili, depuis quelques mois, de sénateurs à vie. Et l’armée est désormais placée sous l’autorité du Président de la république. Les victimes de la dictature ont bénéficié d’une reconnaissance officielle ainsi que d’une pension. Une loi autorisant le divorce a été adoptée. Mais le poids des traditions reste pesant. Il n’y a pas au Chili de loi autorisant l’interruption de grossesse. Parler de PACS ou de tout autre dispositif similaire relève de la provocation.

L’élection de Michelle Bachelet a donc surpris. A commencer son rival du deuxième tour, le richissime Sebastián Piñera, propriétaire d’une chaîne de télévision et de la principale compagnie aérienne du pays. Il avait articulé sa campagne sur le respect des valeurs de « l’humanisme chrétien » que, de toute évidence, suivait d’assez loin son adversaire. Il avait par ailleurs pensé recueillir l’approbation d’une majorité en mettant en doute sa capacité, supposée masculine, à diriger l’entreprise Chili.

Pour autant cette victoire marque-t-elle une révolution politique avec le passé immédiat ? Peut-elle être assimilée à d’autres, en Bolivie, au Brésil ou au Venezuela qui prétendent rompre avec les générations et les pratiques antérieures à l’élection ? De toute évidence il ne s’agit pas de cela. Michelle Bachelet est comme ses prédécesseurs Aylwin en 1989, Frei en 1994 et Lagos en 1999, la candidate des partis regroupés sous la bannière de la « Concertation », la démocratie-chrétienne, le parti pour la démocratie, le parti socialiste, le parti radical social-démocrate. Elle est en cohérence avec le projet de la Concertation, celui d’une transition démocratique négociée et progressive.

Mais au-delà de cette indéniable continuité, le changement est perceptible. Son élection quelque part a marqué la fin d’une époque. Elle ouvre une autre étape. Michelle Bachelet a bénéficié du travail accumulé par ses prédécesseurs. Le Chili est définitivement une démocratie comme les autres, avec ses problèmes d’intendance, de répartition des fruits de la croissance, préoccupée par les chantiers d’aujourd’hui, la réduction du combat contre les inégalités entre hommes et femmes, la lutte contre toutes les formes de discrimination. La droite qu’elle a vaincue n’est plus celle de 1989. Pour la première fois elle a affronté un conservateur démocrate qui, bien qu’allié au pinochétisme s’est imposé à lui au premier tour.

Pour la première fois un président élu, une présidente, va pouvoir s’appuyer sur une majorité parlementaire issue du scrutin citoyen au Congrès des députés comme au Sénat. De grands chantiers ont été annoncés : la réforme de la loi électorale pour permettre aux petits partis d’accéder à la représentation parlementaire, l’augmentation des petites retraites, une grande loi sur l’éducation et une autre sur la recherche et l’innovation. Tout cela sous l’autorité d’un gouvernement constitué à parité d’hommes et de femmes.

Le scénario pourra-t-il pour autant être mené à bon port ? La coalition qui a soutenu Michelle Bachelet lui a donné quelques inquiétudes. La démocratie chrétienne a perdu le poids dominant qui a été le sien jusque là. Ses militants sont appelés à une réflexion critique qui pourrait compliquer la constitution du gouvernement ou à tout le moins la retarder. Les relations de Michelle Bachelet avec ses amis politiques ne sont pas toujours amènes. Elle leur a en effet imposé sa candidature l’an passé. Ne risquent-ils pas de s’immiscer aujourd’hui dans la composition de l’exécutif ? Les voisins du Chili, Bolivie et Pérou, ne sont pas des voisins faciles. Les souvenirs de guerres perdues au XIXème siècle alimentent un climat d’hostilité à l’égard du Chili. Autant d’inconnues qui ne font que confirmer ce que l’on savait déjà, le changement, réel, provoqué par le résultat des présidentielles chiliennes est un changement inscrit dans une continuité démocratique contradictoire.

Jean-Jacques Kourliandsky est Chercheur associé à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques), spécialiste de l’Amérique latine. Il est co-auteur de L’Année stratégique 2006 qui vient de paraître chez Dalloz.

Jean-Jacques Kourliandsky / Yahoo ! Actualités / 17 janvier 2006



Jean-Jacques Kourliandsky
Chercheur à l'IRIS