Hiroshima et Nagasaki, 60 ans après

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Soixante ans après la première utilisation de la bombe atomique, le nom d’Hiroshima continue de symboliser la destruction de toute forme de vie, et incarne la technique mise au service de la barbarie humaine. Le paradoxe de la ville japonaise totalement détruite réside dans ce qu’elle représente tant la fin d’une période que le commencement d’une autre. Certains célèbrent ainsi Hiroshima comme l’événement qui mit fin à la plus meurtrière de toutes les guerres de l’histoire. D’autres au contraire, voient dans la capacité de feu de la nouvelle arme l’élément qui conduira l’homme à sa propre destruction. La bombe larguée le 6 août 1945, surnommée Little Boy, est ainsi perçue tant comme une arme de paix, que comme le plus formidable engin de guerre jamais pensé et utilisé.

L’utilisation de la bombe atomique ne fut pas nécessaire à la capitulation du Japon. Les forces militaires étaient considérablement réduites et dispersées, les capacités industrielles ne permettaient plus de produire des armes en quantité suffisante, et les diplomates japonais étaient engagés dans des pourparlers précédant la reddition. La destruction d’Hiroshima a indiscutablement précipité la fin de la guerre, mais n’est certainement pas l’événement par lequel la capitulation a été possible. Ce constat fut à l’origine de multiples études critiquant la stratégie atomique adoptée par Washington, arguant du fait qu’il aurait été possible de faire l’économie des bombardements nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki. Les révisionnistes remettent ainsi en cause les arguments apportés par Washington pour justifier l’utilisation de la bombe, tels que la fin de la guerre, ou l’économie de vies humaines, en particulier dans les rangs des forces armées américaines.

En fait, ces thèses révisionnistes ont justement identifié la non pertinence de ces arguments, mais restent en revanche incomplètes dans la mesure où elles ne cherchent pas, en dehors de la confrontation avec l’Union soviétique, à expliquer à l’aide d’autres motivations, les raisons pour lesquelles les autorités américaines ont donné l’ordre de faire usage de la bombe atomique. Il semblerait que les véritables motivations de l’administration Truman, si elles étaient difficilement avouables, n’en étaient pas moins crédibles. D’une certaine manière, nous dirons que la bombe atomique ne pouvait pas ne pas être utilisée par les Américains à l’été 1945.

La situation politique dans laquelle se trouvait, en effet, le président Harry Truman - récemment élevé à la fonction suprême, et pourtant peu connu du grand public -, joua incontestablement un rôle important, le chef de l’Exécutif souhaitant marquer le début de sa présidence, afin de faire taire les éventuelles critiques concernant sa crédibilité, et imposer son style. L’étude du personnage et des relations qu’il entretint avec son entourage, notamment les membres de son administration, est à ce titre révélatrice et riche en enseignements.

Les relations entre l’Exécutif et le Congrès, qui constituent l’un des aspects les plus complexes du fonctionnement de la démocratie américaine, permettent également d’apporter de précieuses explications sur les raisons justifiant l’utilisation de l’arme nucléaire. Projet présidentiel tenu secret, la bombe atomique permettait, en étant utilisée, de justifier de fonds gigantesques et d’asseoir la position de la Maison Blanche par rapport au Congrès sur les questions de politique extérieure. Dans un contexte de fin de guerre marqué par la volonté des parlementaires de retrouver leurs prérogatives laissées de côté pendant les hostilités, cette arme peut être considérée comme un instrument de politique interne de l’Exécutif.

Les multiples lobbies jouant de leur influence à Washington ont également une place importante dans le processus décisionnel ayant précédé l’utilisation de la bombe atomique. Ce fut notamment le cas des différents groupes industriels mobilisés dans le cadre du projet Manhattan, qui avaient tout intérêt à ce que le projet aboutisse, et soit reconnu à échelle internationale.

Les relations entre les hautes autorités militaires américaines, que nous pouvons qualifier de rivalités, furent également déterminantes. Dans un contexte marqué à la fois par un engagement accru de Washington dans les questions de sécurité internationale, et des évolutions stratégiques profondes résultant des innovations techniques dans le domaine de la défense, les responsables de la Navy, de l’Army et de l’émergente Air Force avaient à coeur de mettre en avant leurs capacités afin de s’imposer et de bénéficier de budgets avantageux. La bombe atomique joua un rôle déterminant dans ces rivalités, et favorisa, conjointement avec le bombardement stratégique, la montée en puissance du vecteur aérien, que nous pouvons qualifier de véritable révolution stratégique.

L’utilisation de la bombe atomique a également offert aux autorités américaines la possibilité d’envisager une nouvelle manière de faire la guerre et de concevoir la relation avec les puissances rivales. L’avènement de l’arme nucléaire est considéré comme une révolution dans les affaires militaires en ce sens qu’elle élargit le déséquilibre entre les Etats la possédant et ceux n’y ayant pas accès, créant une situation d’asymétrie capacitaire qui, si elle était à l’avantage de Washington, allait également s’avérer être l’élément déterminant dans la motivation des Etats proliférants.

Cette asymétrie capacitaire s’est immédiatement accompagnée d’une asymétrie politique, l’arme nucléaire s’imposant comme une arme de non emploi - et ce avant même Hiroshima dans l’esprit de ceux qui s’opposèrent à son utilisation -, ouvrant ainsi la période dite de dissuasion. L’un des objectifs des dirigeants américains était, en utilisant la bombe atomique pour mettre fin à la Seconde Guerre mondiale, de dissuader des adversaires potentiels de chercher à provoquer un nouveau conflit.

Parmi ces adversaires potentiels, l’Union soviétique figurait au premier rang des alliés devenus encombrants, voire indésirables. D’une certaine manière la bombe atomique fut à la fois une arme d’anticipation de la Guerre froide, et un des éléments responsables de la course aux armements, par les avantages déterminants qu’elle offrait. C’est en ce sens que, dans les relations entre les grandes puissances, elle ouvrit indiscutablement une nouvelle ère.

La fabrication de l’arme nucléaire fut, dans ses origines, motivée par la volonté d’imposer les valeurs de la démocratie par la force, et de triompher des régimes totalitaires. Si les scientifiques, à l’origine du projet Manhattan, se sont progressivement vus dépossédés de leur création, et si la plupart d’entre eux étaient opposés à son utilisation, ils restèrent cependant persuadés que le nouvel engin était susceptible d’offrir les meilleures garanties sécuritaires à échelle internationale. Placée sous l’autorité d’organisations représentatives de la communauté internationale, elle était ainsi dans l’esprit des pères de la bombe un rempart contre l’émergence des dictatures.

Trois questions s’imposent cependant concernant le choix d’utiliser la bombe atomique : les autorités américaines avaient-elles le choix ? Ce choix était-il justifié ? Et fut-il un bienfait pour l’équilibre et la sécurité du monde ? On pourrait en effet considérer que les autorités américaines avaient le choix, dans le mesure où la bombe atomique n’était pas nécessaire pour pousser le Japon à la capitulation. Pourtant, comme nous l’avons vu, cette décision était, selon les propos d’Oppenheimer, « contenue dans le projet », et il aurait été difficile pour les autorités américaines de ne pas prendre en considération l’avantage que leur offrait la nouvelle arme. Il y a par conséquent un décalage entre les réalités politiques du moment, et le véritable pouvoir décisionnel, que nous qualifierions d’option nucléaire, qui était offerts à Washington. Enfin, considérer que cette décision fut un bienfait, c’est accepter l’idée selon laquelle elle permit de mettre fin à la guerre, mais surtout ouvrit de nouvelles perspectives permettant de réduire les possibilités de conflits armés.

A la version officielle, qui met en avant le caractère difficile de la poursuite des opérations militaires, et le sacrifice humain qu’aurait supposé une poursuite des hostilités, s’opposent les thèses révisionnistes, qui insistent sur le fait que le Japon était, d’une façon ou d’une autre, au bord de la capitulation, que les autorités américaines le savaient, et qu’en conséquence l’utilisation de la bombe atomique n’était pas nécessaire. En fait, si effectivement l’arme nucléaire aurait pu ne pas être utilisée, sans que cela n’ait d’incidence sur le conflit avec le Japon, les autorités américaines ne pouvaient pas prendre le risque de poursuivre la guerre, tandis que les scientifiques leur avaient apporté un moyen d’y mettre un terme. Par ailleurs, comme nous l’avons noté, de nombreux paramètres eurent pour effet de réduire la marge de manoeuvre des dirigeants américains, à tel point que le choix de ne pas avoir recours à l’arme nucléaire devenait presque impossible.

Ainsi, nous pouvons considérer qu’en août 1945, Washington ne pouvait pas ne pas utiliser le nouvel engin contre le Japon. Partant de ce constat, les dirigeants politiques réfléchirent aux différents avantages que pouvaient leur procurer la nouvelle arme, notamment dans la confrontation avec l’Union soviétique, mais de façon plus générale dans un contexte marqué par l’émergence des Etats-Unis au rang de superpuissance. Il y eut donc un « moment nucléaire » permettant d’asseoir la puissance américaine, et de provoquer une rupture dans les relations internationales, ouvrant véritablement une nouvelle ère. Mais ce moment était inévitable, considérant que le refus de recourir à l’arme la plus puissante jamais produite aurait été accueilli de façon très négative par l’opinion publique américaine, et ses représentants politiques les plus directs, à savoir les parlementaires.

Ainsi, le projet Manhattan fut détourné de ses objectifs initiaux, mais à partir du moment où la Maison Blanche avait décidé de se lancer dans l’aventure nucléaire, et dans la mesure où le projet avait abouti avant la fin des hostilités, il était difficile, voire impossible, de reculer.

Barthélémy Courmont / pour l’IRIS et Yahoo ! Actualités / 9 août 2005



Barthélémy Courmont
Chercheur à l'IRIS