Didier Billion


A quoi joue l'Iran ?
Didier BILLION par Catherine Rougerie (France 2.fr, 2 novembre 2009)



L'Iran tente-t-il de se doter clandestinement de la bombe atomique sous couvert d'un programme nucléaire civile ?

Oui, en dépit de toutes les déclarations des dirigeants iraniens qui affirment depuis des années qu'ils ne sont intéressés que par la maîtrise du nucléaire civile. Ces déclarations ne dupent personne pour au moins deux raisons. Une raison technique d'abord, celui qui maîtrise le processus technologique du nucléaire civile maîtrise celui du nucléaire militaire parce qu'il n'y a pas de passerelle étanche entre les deux, ou très minime.

Il y a aussi une raison politique de fond. Les Iraniens ont toujours en mémoire la douloureuse guerre de 1980-1988 avec l'Irak. Ils se rappellent très bien que nombre de leurs villes ont été bombardées par des missiles irakiens et qu'à l'époque, ils étaient totalement impuissants. L'Iran est un pays nationaliste, patriotique et après ces événements, ils se sont dits " plus jamais ça ". D'où la nécessité, même s'ils ne l'affichent pas ainsi bien évidemment, de se doter d'une arme de dissuasion.

Dissuasion uniquement ?

Oui, j'insiste sur ce terme car si les Iraniens accèdent à la technologie nucléaire militaire, je ne pense pas du tout qu'ils songent à l'utiliser. Ils sont bien dans une logique de dissuasion comme d'autres pays qui se sont dotés de la bombe atomique.

Ne soyons pas naïfs. Oui, les Iraniens veulent la bombe atomique. Mais en même temps, je ne vois pas en quoi ça devrait être affolant en tant que tel, c'est-à-dire en quoi les Iraniens seraient moins rationnels que les Pakistanais, les Indiens, les Israéliens, ou les Français. Ce qui m'inquiète en revanche, c'est la prolifération de ces armes.

Téhéran est-il en mesure de produire une arme nucléaire dans l'année qui vient ?

Impossible de répondre. Il y a trop d'informations contradictoires qui émanent parfois des mêmes services américains ou israéliens, notamment depuis trois quatre ans. On ne connaît pas tous les sites et on ignore également l'ampleur du nombre de sites clandestins. On n'a donc pas les éléments tangibles pour se prononcer.

La seule certitude, c'est que les Iraniens avancent de manière très rationnelle vers la maîtrise de la technologie d'enrichissement d'uranium, et ce n'est pas uniquement pour faire tourner leurs centrales nucléaires, centrales qui ne sont d'ailleurs toujours pas en situation d'être en service.

Le reproche que l'on peut faire aux Iraniens, ce n'est pas tant leur volonté de se doter de la bombe, même s'ils ont signé le TNP (Traité de Non Prolifération) qui je crois relève d'une argutie juridique, mais c'est leur manière de cacher systématiquement des informations et de ne les délivrer que de façon très graduelle, ponctuelle et quand ils sont vraiment sous pression.

Quel est l'objectif d'Ahmadinejad ? Poursuit-il le rêve d'un " croissant chiite " allant de Téhéran à la banlieue sud de Beyrouth ? Et la possession de l'arme nucléaire est-il l'un des moyens mis en œuvre pour atteindre cet objectif ?

C'est un mythe. Cela ne correspond à rien. Ahmadinejad n'a jamais parlé de "croissant chiite". Les premiers à avoir utilisé ce terme "d'arc" ou de "croissant chiite" ce sont les Jordaniens et les Egyptiens dont on connaît la "grande autonomie" vis-à-vis des administrations américaines. Cela n'est quand même pas un hasard.

L'Iran ne cherche-t-il pas à accroître son influence ?

Que l'Iran soit une puissance qui ait désormais conscience de son potentiel régional, c'est incontestable mais que l'Iran ait une volonté expansionniste, non, je ne le crois pas.

Ce qui est vrai c'est qu'ils se comportent d'ores et déjà comme une puissance régionale qui compte, ce qui va devenir de plus en plus vrai dans les 15 prochaines années, au-delà des péripéties de l'actualité, à moins qu'ils ne soient vitrifiés sous un déluge de bombes atomiques, ce que je ne crois absolument pas.

Ils ont évidemment des relais d'influence dans un certain nombre de pays mais il ne faut pas croire que ces relais d'influence soient pieds et poings liés à Téhéran. Les choses sont beaucoup plus compliquées. Les communautés chiites, majoritaires en Irak ou minoritaires en Arabie Saoudite ou au Liban, ont leur propre agenda politique. Conjoncturellement, elles peuvent donc bénéficier des largesses financières de Téhéran ou être en accord avec des projets politiques de Téhéran, mais elles ne cherchent pas à renforcer la puissance iranienne. Ce qui les intéresse, c'est la façon dont les rapports de force peuvent jouer dans leur propre pays et comment ils peuvent acquérir une puissance plus importante, avoir plus d'élus là où il y a des élections.

Si l'Iran possédait un jour l'arme nucléaire, Israël serait-il en danger ? Les Israéliens ont tort de s'inquiéter ?

Je le redis, les Iraniens sont dans une logique de dissuasion. Ils savent parfaitement que s'ils envoyaient une ou deux bombes, ils s'en prendraient immédiatement cinquante.

Il y a une instrumentalisation de ce dossier. Benjamin Netanyahu a là une occasion en or et il a tout à fait raison, de son point de vue d'agiter cette menace pour assurer sa sécurité et renforcer les soutiens traditionnels d'Israël.

A quoi riment alors les provocations à répétition d'Ahmadinejad ?

Ces déclarations sont totalement contre-productives par rapport aux objectifs et intérêts iraniens. Pourquoi les fait-il? Il y a deux hypothèses. Ou cela tient à la personnalité même de M. Ahmadinejad, mais je ne crois pas qu'il soit un idiot absolu, ou cela révèle une lutte d'appareil au sein du sommet de l'Etat iranien.

En Iran, les responsables politiques comme la population veulent majoritairement se doter de la technologie nucléaire civile et donc militaire. Or, les gesticulations provocatrices d'Ahmadinejad ont placé l'Iran dans la ligne de mire de l'attention diplomatique internationale rendant encore plus compliqué l'atteinte de cet objectif. La question est donc: à qui profite le crime ?

Enfin dernier élément, n'oubliez pas que parmi des responsables de premier plan notamment Khatami ou Rafsanfjani, il y a eu dénonciation publique des propos d'Ahmadinejad, ce qui prouve bien que, sur ce dossier central du nucléaire, il y a de vives divergences au sommet du pouvoir.

La stratégie de la " main tendue " de Barack Obama réduit-elle la marge de manœuvre d'Ahmadinejad ? Fragilise-t-elle les bases du régime iranien en place aujourd'hui ?

Le changement de cap opéré par Barack Obama a bouleversé le jeu. Il a eu l'intelligence politique de tenir ce discours d'ouverture et surtout de ne pas lâcher. Il a ainsi pu faire évoluer les perceptions et les représentations des acteurs concernés et modifier les " règles du jeu ". Il a réussi notamment à convaincre la Russie d'avoir une position plus ouverte sur les sanctions à prendre dans l'hypothèse où les Iraniens ne cèderaient pas aux propositions fermes de la communauté internationale.

Dans ce dossier, le rôle des Etats-Unis est central. Les précédentes tentatives de compromis des Européens n'ont d'ailleurs pas abouti parce que les Etats-Unis étaient dans une logique de bras de fer. Car que cherchent les Iraniens ? Ils veulent des garantis en termes de sécurité. Qui peut leur donner cela, qui peut garantir cette sécurité ? Les Etats-Unis.

L'élection de l'un des candidats réformateurs Mehdi Karoubi ou Mir Hossein Moussavi à la tête du pays aurait-elle infléchi la stratégie nucléaire iranienne ?

Sans doute, car s'il n'y a pas de divergence de fond sur le dossier nucléaire entre les leaders politiques iraniens, les modalités de négociation auraient été différentes si l'un des réformateurs avaient été élu. D'autres dynamiques, notamment sociales, auraient été enclenchées.

Juste un exemple. Cet été, M. Rafsjandjani, personnage central en Iran, a lancé l'idée d'un conseil de la guidance qui pourrait être composé d'une douzaine de membres, à la place du Guide de la Révolution. C'est une proposition incroyable qui, si elle se réalisait, changerait énormément de choses dans les rapports internes du pouvoir.

J'ajoute un autre élément. La brutalité avec laquelle la répression s'est développée après la proclamation des résultats des présidentielles au mois de juin n'est pas sans rapport avec la nouvelle politique américaine menée par Barack Obama.

Les conservateurs iraniens au pouvoir ont compris qu'ils ne pourraient pas éviter, à un moment ou à un autre, de s'assoir autour de la même table que les Américains et là, ils ont "soudé les rangs ". Il fallait que ce soit le noyau dur des durs du pouvoir, qui se retrouve face aux représentants américains. La " mouvance réformatrice " aurait été en situation de lâcher trop de choses.

Si les négociations échouent, si l'Iran n'accepte pas la proposition de l'AIEA concernant l'enrichissement d’uranium, que peuvent faire les alliés ? Prendre des sanctions financières ? Energétiques ? Militaires ?

Aggraver les sanctions déjà prises à savoir l'embargo, les restrictions sur les activités financières de deux banques suspectées d'être liées au programme nucléaire et aussi l'interdiction de circulation pour un certain nombre de personnes.

L'Iran a des difficultés économiques et ces sanctions les aggravent mais elles ne posent pas de problèmes vitaux à l'économie iranienne.