Charlotte Lepri


La crise n'épargne pas les " think tanks "
par Charlotte LEPRI (Libération, 14 mai 2009)



La crise économique a des effets dévastateurs sur les think tanks américains, au point même que l'on pourrait assister, dans les mois qui viennent, à la disparition de certains d'entre eux, notamment les plus petits qui ont une activité peu diversifiée.

Quelle ironie du sort pour ces "boîtes à idées", dont le nombre est aujourd'hui supérieur à 1 700 aux Etats-Unis, qui ont pour principal objectif d'anticiper, voire parfois d'orienter, les futures tendances politiques et économiques. Les think tanks sont pour la plupart principalement financés par le secteur privé, traduisant ainsi leur volonté d'indépendance politique. Or, aujourd'hui, en période de crise, le secteur privé et les particuliers suppriment ou réduisent en priorité des fonds alloués aux think tanks. Ils deviennent également plus exigeants dans l'attribution d'un financement à un thinktank : tout doit être value for money.

Depuis le début de la crise, les fondations, les entreprises et les donateurs philanthropiques qui faisaient vivre les think tanks sont devenus beaucoup moins généreux. Dans cette situation, des mesures commencent à être prises : réduction de personnel, suppression ou report de programmes, prudence à investir dans de nouveaux projets à moins qu'ils soient entièrement financés.

Les think tanks conservateurs sont particulièrement touchés. Ainsi, l'American Enterprise Institute, très influent sous l'administration Bush et principalement financé par des donations en provenance du secteur privé, a dû abandonner ou réduire le budget de certaines prestigieuses activités et manifestations (1). AIE a également supprimé certaines dépenses, comme l'impression et l'envoi en version papier de certains de leurs rapports. Plusieurs chercheurs ont également quitté l'institut. AIE est ainsi directement frappé par la crise financière qui a touché les entreprises américaines. Pour sa part, le Hudson Institute, réputé néoconservateur, a été victime du scandale Bernard Madoff (2). Le Hudson Institute aurait investi des millions de dollars auprès de Madoff et est cité dans la liste de ses victimes (3). En revanche, l'Héritage Foundation, également conservatrice, a plus ou moins réussi à pallier la baisse de ses financements due à la crise en modifiant leur méthode de marketing et en lançant des campagnes de financement directement par e-mail.

Pour les think tanks qui avaient diversifié leurs financements, la situation est loin d'être plus aisée. Au-delà de la réduction drastique des donations de la part d'entreprises ou d'individus pour financer des projets (grants), les endowments (fortes sommes d'argent que les think tanks placent habituellement en Bourse, et dont ils utilisent les dividendes pour fonctionner) sont également réduits au minimum. D'ailleurs, les réserves que les think tanks avaient placées en Bourse ont dramatiquement fondu (le CSIS aurait ainsi perdu près de 13 millions de dollars).

Dans certains think tanks, notamment ceux proches des démocrates, la mise en place de la nouvelle administration de Barack Obama a permis le départ de chercheurs sans avoir à les licencier, car beaucoup se sont vus offrir un poste dans l'administration. Toutefois, cela risque d'être dommageable sur le long terme, car ces chercheurs étaient souvent particulièrement compétents et reconnus. De fait, par leur propre réseau et leur réputation, ils attiraient des financements extérieurs.

Victime inattendue de la crise économique, les think tanks américains sont également peut-être victimes, plus largement, d'une crise de confiance. Ceux qui ont notamment été proches de l'administration Bush ont perdu en crédibilité, en donnant l'image d'experts bien souvent trop politiques, trop influents, en partie responsable de la situation des Etats-Unis aujourd'hui (rendant le pays impopulaire aux yeux du reste du monde ou encourageant la déréglementation financière). L'expérience néoconservatrice, si elle n'a pas concerné la majorité des think tanks, a toutefois eu un impact négatif sur la crédibilité de ces derniers.

L'heure n'est pas à la fin des think tanks, mais cette période de crise pourrait être l'occasion de repenser un système qui a peut-être fait son temps.

(3)http://online.wsj.com/public/resources/documents/madoffclientlist020409