
La ruée vers l’eau
par Sophie BESSIS (Planète humanitaire, 2e trimestre 2008)
Dans l’imaginaire collectif l’eau est perçue comme intarissable. De répartition inégale selon la région et de qualité inéquitable selon le niveau de vie, les ressources hydriques s’amenuisent. L’eau est donc de plus en plus amenée à jouer un rôle dans la géostratégie, dans le développement et même dans la subsistance des Etats.
L'eau sera-t-elle le pétrole du XXle siècle ? Des observateurs de plus en plus nombreux n'hésitent plus à le prédire, en mettant en avant la perspective d'un manque global d'eau dû aux phénomènes conjugués de la croissance démographique, de la surconsommation et du gaspillage, et de la dégradation accélérée de la faible quantité d'eau potable disponible sur la planète. Car l'eau n'est pas une ressource inépuisable. Mais le constat de cette évidence n'a commencé à se manifester qu'à la fin des années 1970. Et l'on n'assiste pas encore à une véritable prise de conscience du danger qu'une telle perspective représente pour l'humanité. Or, depuis la première conférence internationale sur l'eau organisée par les Nations unies en 1977, la situation n'a cessé de s'aggraver, au point que certains la jugent aujourd'hui catastrophique.
Si personne ne peut grand chose à l'inégale répartition de l'eau douce sur la planète, qui rend des régions comme le Moyen-Orient ou le Sahel africain particulièrement vulnérables, ses mauvais usages sont en revanche de la seule responsabilité humaine. La question de l'eau recouvre en fait plusieurs problèmes différents. D'un côté, de graves pénuries affectent d'importantes régions du monde qui ont à souffrir de sécheresses récurrentes et voient s'amenuiser dangereusement leurs ressources. Leur situation est d'autant plus préoccupante que les pollutions les plus diverses rendent désormais inutilisable une partie de l'eau disponible. On estime en effet que la moitié des grands fleuves et des lacs mondiaux sont aujourd'hui pollués.
D'autres régions, qui ne sont pas affectées par des pénuries globales, rencontrent pour leur part d'insurmontables problèmes du fait du manque d'eau potable qui frappe leurs populations les plus pauvres. Du Congo au Mékong, on peut ainsi mourir de maladies hydriques à côté des plus grands réservoirs d'eau de la planète. En moyenne, moins de 30% de la population des pays à bas revenu est connectée à des infrastructures d'assainissement. Quelque deux milliards et demi d'humains ne disposent pas d'infrastructures sanitaires élémentaires. En Afrique subsaharienne, seuls 18% des foyers sont raccordés aux égouts. Or l'accès généralisé à l'eau potable et au tout-à-l'égout éliminerait plus de la moitié des maladies courantes et quelques maladies graves comme le choléra dont souffrent les populations pauvres des Suds.
De façon plus générale, il existe un lien étroit entre la qualité de l'eau et la santé. Et si, dans les pays pauvres, l'absence d'infrastructures d'assainissement crée d'énormes problèmes sanitaires, les pays riches commencent eux aussi à connaître de graves problèmes de santé du fait des pollutions qui affectent leurs réserves hydriques.
A l'heure actuelle cependant, la communauté internationale se préoccupe surtout des menaces de pénuries globales, dont l'échéance est rendue de plus en plus proche dans certaines régions du fait des conséquences du réchauffement climatique et de l'accroissement des prélèvements. C'est le cas d'un nombre de plus en plus grand de pays, dont le plus peuplé du monde : la Chine, où l'explosion des besoins due à une croissance non maîtrisée, les ravages de la pollution et la raréfaction des pluies ont fait faire un bond à la désertification des zones les plus fragiles.
Dans une étude datée de 2001, l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) prévoyait une hausse mondiale des prélèvements de 31% entre 1995 et 2020. Et l'on craint désormais la multiplication des conflits qui pourraient avoir pour cause une concurrence accrue entre Etats ou entre utilisateurs - agriculteurs, industriels, professionnels du tourisme, usagers domestiques - pour la possession et l'usage d'une eau de plus en plus rare. Car ce que les spécialistes appellent le " stress hydrique ") augmente sur la planète. Ce stress se manifeste quand les quantités d'eau douce consommées représentent plus de 40 % des ressources disponibles. Il est jugé sévère quand les disponibilités, tous usages compris, tombent à moins de 1000 m3 par an et par habitant. 30 % de la population mondiale ne dispose pas aujourd'hui d'assez d'eau. En 2025, c'est-à-dire demain, un humain sur deux vivra dans un pays souffrant de pénurie.
Dispose-t-on des moyens de limiter la dérive ? Oui, disent les moins pessimistes, même si - dans des régions comme les zones sèches de l'Afrique subsaharienne - la poursuite de la croissance démographique accroît les risques. L'amélioration des techniques agricoles, le renouvellement d'infrastructures trop vétustes dans la plupart des grandes villes du Sud, l'éducation de populations habituées à considérer l'eau comme un bien inépuisable et l'augmentation de son prix pourraient retarder les échéances. Mais il n'est pas sûr, hélas, que ces mesures indispensables soient suffisantes pour renverser rapidement la tendance.
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