Barthélémy Courmont


Pyongyang - Damas : "Nous en savons plus que vous le pensez"



C’est dans ces termes que le président américain George W. Bush s’est adressé, le 29 avril, aux dirigeants nord-coréens et syriens, concernant la possibilité d’un lien entre les deux pays en matière de prolifération nucléaire. Washington accuse la Corée du Nord d’avoir fourni à la Syrie des informations et des matériaux pour la construction d’un réacteur nucléaire illicite.

Ce réacteur avait été détruit à l’occasion d’un raid israélien en septembre 2007. Damas nie en bloc et Pyongyang n’a pas réagi, mais les Etats-Unis ont demandé à l’AIEA d’enquêter sur la nature des installations syriennes détruites pour faire toute la lumière sur cette affaire, qui ravive les tensions entre Washington et les Etats dits "voyous", sur fond de prolifération nucléaire.

Faire pression sur Pyongyang

Cette affaire est l’occasion pour Washington de faire une nouvelle fois pression sur la Corée du Nord, alors que les négociations sur sa dénucléarisation piétinent. Cette fois, c’est le caractère proliférateur (exportateur de matériaux et informations nucléaires) du régime de Pyongyang qui est visé par les Etats-Unis. Il n’en demeure pas moins que ces nouvelles accusations de Washington pourraient affecter les pourparlers sur la dénucléarisation de la Corée du Nord, et servir le régime de Pyongyang qui, en réponse, pourrait une nouvelle fois radicaliser sa position. Christopher Hill, négociateur américain sur le dossier nord-coréen, l’a bien compris, et a nuancé les accusations de Washington, rappelant que cela ne remettait pas en cause le dialogue avec Pyongyang, et que cette collaboration Pyongyang-Damas appartient au passé. Mais nul doute que côté nord-coréen, ces pressions seront instrumentalisées par le régime, qui pourrait à nouveau marchander sa dénucléarisation. En faisant pression sur la Corée du Nord, les Etats-Unis placent Pyongyang devant ses responsabilités de dévoiler ses activités nucléaires, mais pourraient ainsi paradoxalement servir les intérêts du régime.

Endiguer la prolifération nucléaire au Moyen-Orient

Parallèlement au dossier nord-coréen, ce sont les conséquences au niveau régional qui interpellent les Etats-Unis. Avec l’existence d’un programme nucléaire iranien et les difficiles négociations en cours avec Téhéran, c’est la question de la prolifération nucléaire au Moyen-Orient qui est soulevée. La communauté internationale s’inquiète ainsi de voir plusieurs Etats, dont la Syrie, montrer un intérêt croissant pour l’arme nucléaire, avec des conséquences imprévisibles. En pointant du doigt la possibilité d’une filière nucléaire en Syrie, Washington envoie un message rappelant sa détermination à Téhéran, mais également à d’autres pays qui pourraient être tentés par l’aventure nucléaire pour contrer le projet iranien, comme l’Egypte ou l’Arabie saoudite. Le message du président américain est donc double. Il s’agit d’une part de faire pression sur Pyongyang, et d’autre part de placer les Etats du Moyen-Orient devant leurs responsabilités en matière de prolifération nucléaire.

La contre-prolifération comme priorité

Plus globalement, c’est la stratégie américaine de contre-prolifération qui est à nouveau avancée. On se souvient qu’à l’occasion de la crise irakienne et des preuves erronées apportées devant le Conseil de Sécurité par Colin Powell, cette stratégie visant à ajouter aux efforts de non prolifération des actions unilatérales, et au besoin coercitives, fut mise à mal. Mais Washington continue de douter de l’efficacité des mesures de contrôle de l’AIEA et des négociations multilatérales, et estime que ces dernières, nécessaires, doivent s’accompagner d’une fermeté et, le cas échéant, de frappes militaires. Dans ce contexte, le raid israélien de septembre 2007 s’inscrit, pour le président Bush, dans une action préventive de contre-prolifération, et ne saurait par conséquent être condamnée. Enfin, ces accusations sont l’occasion pour le président américain de légitimer son discours sur l'"axe du mal" du 20 janvier 2002, à l’occasion duquel il avait accusé des Etats proliférants, dont la Corée du Nord, d’entretenir des relations dans le domaine de la prolifération.

Une enquête tardive

Chargée d’enquêter sur la nature des installations détruites à l’occasion du raid israélien, l’AIEA a rappelé la Syrie, signataire du Traité de Non Prolifération, à ses obligations, mais a également saisi l’opportunité de dénoncer l’action unilatérale engagée par Israël, qui compromet le processus de vérification, selon les termes de Mohammed ElBaradei, les installations incriminées ayant été entièrement détruites lors du raid. Souvent critique des actions menées par Washington en matière de contre-prolifération, notamment à l’occasion de la crise irakienne, le directeur de l’AIEA reproche par ailleurs aux Etats-Unis d’avoir fait état de soupçons sur l’existence d’une filière nucléaire en Syrie trop tardivement, ce qui a pour effet de réduire la crédibilité de l’enquête. En d’autres termes, il sera difficile de vérifier si les accusations de Washington sont fondées ou non.