Olivier Guillard


Ceylan, entre feu et sang
par Olivier GUILLARD (IRIS, 25 avril 2008)



Dans une relative indifférence internationale, la lointaine République Démocratique Socialiste du Sri Lanka (ex-Ceylan), nation insulaire de l’océan Indien, replonge ces jours-ci vers ses plus sombres démons ; un quart de siècle déjà de conflit ethnico-religieux derrière elle et 70 000 morts n’ont guère apaisé les esprits, les revendications et l’irrédentisme des uns et des autres. En ce mois d’avril 2008, séparatistes tamouls du LTTE et forces armées gouvernementales de Colombo s’affrontent dans de terribles joutes septentrionales sur les lignes de front de Jaffna, Mullaitivu, Killinochchi, Mannar ou Vavuniya, semant la terreur et le chaos parmi les combattants et les populations locales (majoritairement tamoules). De l’avis même du gouvernement comme du LTTE (1), pourtant rarement convergents quel que soit le sujet, pareils combats et violence sont sans précédents depuis un an et demi. Habitués à minimiser leurs pertes respectives comme à surdimensionner celles occasionnées dans les rangs de l’ennemi, Colombo et le LTTE se retrouvent pourtant dans l’audit meurtrier des affrontements des derniers jours : ce matin, le ministère de la défense sri lankais laissait entendre que près de 200 officiers et hommes de troupes auraient péri (plus de 400 blessés) aux abords de Jaffna (nord), près de la place forte de Muhamalai ; de son côté, la guérilla sécessionniste tamoule du redoutable Prabhakaran affirme que 150 soldats gouvernementaux auraient perdu la vie dans cet assaut. Portant la tunique des « Tigres » tamouls ou l’uniforme des troupes d’assaut de la Sri Lankan Army (SLA), pour la seule journée du 23 avril, on déplorerait ainsi plus de 250 victimes. Un bilan particulièrement tragique, le plus élevé en termes de vies humaines consumées dans le combat depuis l’automne 2006.

Pour les observateurs qui en doutaient encore, ce pays multiethnique (2) et pluriconfessionnel (3) d’Asie méridionale a bel et bien replongé depuis le début de l’année dans le chaos incertain du conflit. La décision du gouvernement d’abroger unilatéralement en janvier le « ténu » -- euphémisme -- Accord de Cessez-le-feu (Ceasefire Agreement) n’y est pas pour rien. Certes, il y a deux ans déjà (avril 2006), lorsqu’un commando-suicide du LTTE cibla le chef d’Etat-major de l’armée, le Lt-Gen. Sarath Fonseka, les forces gouvernementales piaffaient d’impatience d’en découdre avec les « Tigres », bien comprises en cela par le Président Rapajapkse, chef d’Etat moins épris de dialogue que de défiance, élu un semestre plus tôt sur la base d’un discours musclé à l’endroit de la « cause tamoule ».

Quoique victorieuses à l’été 2007 dans leur entreprise de déloger des provinces orientales de l’île les effectifs de la guérilla (4), les forces armées semblent actuellement buter sur une résistance déterminée dans le nord -- fief culturel et historique de la minorité tamoule – qu’elles avaient probablement un peu trop vite enterrée, emportées par l’ivresse dangereuse des succès militaires de l’été passé. Une faute pourtant déjà observée à diverses reprises en pareilles circonstances ces dix dernières années. Certes, les « Tigres », très inférieurs en hommes et en matériels aux troupes de Colombo, auraient perdu plusieurs milliers de combattants depuis le début de l’année ; probablement « gonflé » par l’habituelle propagande gouvernementale, le bilan de 3000 victimes est ainsi avancé. De là pourtant à en déduire que ses rangs sont trop clairsemés pour se montrer efficaces et dangereux et que sa détermination est moindre… A l’image des combats des derniers jours, sa capacité de défense, « dos au mur », sur le périmètre même de l’Eelam tamoul tant souhaité, doit inciter le gouvernement et ses généraux à plus de prudence et de questionnement. Promise début 2008 par un Etat-major confiant, la défaite militaire finale du LTTE « pour la fin de l’année » est loin d’être acquise. Assurément. De même, à l’instar des assassinats de 2 ministres et de 4 autres parlementaires en 2008 (tamouls), le redoutable « savoir-faire » de la guérilla en matière d’attentat-suicide demeure une arme redoutable toujours à sa disposition.

Ces affrontements des derniers jours dans le nord ont par voie de conséquence (entre autres) poussé sur les routes des milliers de personnes fuyant les zones de combat ; ainsi, ils seraient plus de 25 000 à quitter les environs de Mannar. Et un demi-million de réfugiés à l’échelle du pays (sur une population de 21 millions) ! Alors que la situation sécuritaire se dégrade, les nuages s’amoncèlent également sur l’économie : la roupie s’affaiblit, l’inflation (supérieure à 20%) enfle dangereusement, les déficits publics s’étendent (5), la confiance des milieux d’affaires – pourtant très éprouvée par des décennies de guerre – s’érode à grands pas, celle des donneurs bilatéraux et multilatéraux lui emboîte le pas. Une matrice inquiétante qui n’a pourtant pas empêché le gouvernement d’allouer à ses forces armées en 2008 un confortable budget de 1.3 milliard de dollars (soit plus de 5% du PIB 2007), en augmentation d’environ… 30% sur l’exercice fiscal précédent ! Priorité aux fusils et aux mortiers, non aux pourparlers, serait-on tenté de résumer.

De son côté, la guérilla ne semble pas d’avantage prête à abandonner ses thèses indépendantistes ou sécessionnistes, ni renoncer à la lutte armée ou à son sinistre volet terroriste. Au grand désarroi d’une communauté internationale qui, de Tokyo à Bruxelles, de Washington à New Delhi, peine à faire entendre son appel – bien vain jusqu’alors -- à la retenue, à convaincre les parties de la nécessité de cesser dans un premier temps les combats en cours, de relancer dans un second temps un semblant de dialogue à défaut de sérieusement penser, dans un bien hypothétique troisième volet, à une esquisse de concorde nationale.

A un an tout juste des prochaines élections générales en Inde (6), alors même que la lutte internationale contre le terrorisme n’a jamais autant été portée par les opinions, gageons malheureusement que les mois à venir seront probablement porteurs de mauvaises nouvelles en provenance de cette « perle de l’océan indien », lasse et bien éloignée de la sérénité à laquelle cinghalais et tamouls, bouddhistes, hindouistes, musulmans ou chrétiens dans leur immense majorité, aspirent depuis bientôt trois décennies. Déjà ; et pourtant…

(1) Liberation Tigers of Tamil Eelam. Les fameux “tigres” tamouls, guérilla séparatiste figurant sur la liste des organisations terroristes dressées tant par l’Union Européenne, les Etats-Unis, l’Inde que le Canada.

(2) Cinghalais 74%, Moors 7%, Tamouls “indiens” 5%, Tamouls sri lankais 4%, autres 10%.

(3) Bouddhisme (70%), hindouisme (15%), islam (8%), christianisme (7 %).

(4) Bien aidées par la défection en 2004 d’un bras droit de Prabhakaran, le « colonel » Karuna et ses hommes, coopérant officieusement depuis lors avec les forces gouvernementales.

(5) La dette publique représente plus de 90 % du Produit Intérieur Brut.

(6) L’Etat méridional indien du Tamil Nadu et ses 60 millions de résidents, très au faite des événements dans l’île voisine et du sort de la minorité tamoule, pèse généralement de tout son poids sur le gouvernement central de New Delhi… afin que ce dernier use de son « influence », d’une façon ou d’une autre, sur son homologue de Colombo.