Fabio Liberti


Les challenges de Berlusconi
par Fabio LIBERTI (IRIS, 24 avril 2008)



La nette victoire de Silvio Berlusconi aux élections législatives du 13 et 14 avril en Italie aura des répercussions importantes sur les équilibres des pouvoirs européens. Silvio Berlusconi, qui se présentait en tant que candidat au poste de Premier Ministre pour la cinquième fois, succède à Romano Prodi, ancien Président de la Commission européenne, et européiste convaincu.

Entre 2001 et 2006, lors du dernier gouvernement Berlusconi, l’Italie était souvent indiquée comme l’un des mauvais élèves de la classe européenne. Le tropisme atlantiste de M. Berlusconi, la nomination catastrophique de Rocco Buttiglione en tant que Commissaire européen, ses blagues douteuses lors des Conseils européens, avaient semblé affaiblir le poids spécifique de l’Italie dans les enceintes communautaires. Le retour de Romano Prodi aux affaires en 2006 semblait augurer un retour de l’Italie à un rôle moteur en Europe, mais son expérience au gouvernement, à cause des turbulences d’une majorité formée par 13 partis, n’aura pas duré bien longtemps.

Silvio Berlusconi a reçu un mandat clair des électeurs italiens. Tout au long de la campagne, il ne s’est pas laissé aller à des promesses mirobolantes, arrivant à affirmer que des années difficiles de rigueur et de sacrifices attendaient le pays. Malgré ce changement de ton, il obtient 47% des suffrages, contre 38% pour son challenger, Walter Veltroni, candidat du Parti Démocrate.

En terme de sièges au Parlement, cela se traduit par une majorité qui peut paraître confortable (100 sièges à la chambre des Députés, 40 environ au Sénat) mais qui en réalité met Silvio Berlusconi en situation de dépendance de son allié le plus inconfortable, la Ligue du Nord.

Ce parti, né de la tourmente du scandale « Mains propres » qui avait mis à jour l’ampleur de la corruption de la classe dirigeante italienne, a toujours eu pour revendication principale une forme de fédéralisme poussé estimant que le Nord du pays souffrait du retard de développement du « mezzogiorno ». Une croyance répandue par la Ligue du Nord veut en effet que les impôts des citoyens du Nord soient utilisés pour subventionner le Sud, chroniquement en retard de développement. Même si des études sur les flux fiscaux à l’intérieur du pays démentent cette thèse, l’argument est électoralement porteur, et s’ajoute à un sentiment d’insécurité de plus en plus fort dans les zones les plus dynamiques du pays, confrontées à un déclin qui semble irréfrénable face à la montée de la concurrence internationale des pays émergents.

La conséquence de cette situation a été le doublement des suffrages exprimés en faveur de la Ligue du Nord, qui frôle désormais les 9% au niveau national. Au vu de la ligne politique anti-européenne de ce parti, des réserves sont à exprimer sur la politique européenne du gouvernement Berlusconi.

Cependant il paraît, dans un premier temps, que Silvio Berlusconi retourne à un pro-américanisme primaire. Le nouveau Ministre des Affaires étrangères sera Franco Frattini, jusque-là Commissaire européen en charge des dossiers « Liberté, Justice et affaires intérieures », fin connaisseur des rouages européens. De plus, en attendant les présidentielles américaines, qui dévoileront la nouvelle administration, Silvio Berlusconi pourrait jouer la carte européenne, notamment celle d’un rapprochement avec Paris.

Lors de l’élection de Nicolas Sarkozy à la charge de Président de la République française, M. Berlusconi avait en effet souligné les similitudes entre les programmes de la droite italienne et française. Le nouveau Ministre italien de l’économie, Giulio Tremonti, a plusieurs fois affirmé, tout comme des hauts responsables français, la nécessité de créer une Europe protection, de revenir à plus de protectionnisme pour les économies européennes, et décrié le rôle de la Banque Centrale Européenne dans la stagnation des économies.

Confronté à une situation économique catastrophique (croissance zéro, déficit sous contrôle depuis la politique de rigueur voulue par Romano Prodi mais proche des 2% par rapport au PIB, dette se situant au niveau le plus élevé de la zone euro, soit 106% du PIB, perte dramatique de compétitivité), Silvio Berlusconi pourrait essayer de se rapprocher de Nicolas Sarkozy tout au long du semestre de la présidence française de l’Union européenne pour gagner une centralité en Europe, et demander un assouplissement de la politique monétaire de la BCE ainsi que des règles budgétaires européennes. Les deux pays devraient aussi adopter des attitudes très proches en matière de politique migratoire, d’énergie (Berlusconi voulant relancer le nucléaire en Italie), et les deux personnalités pourraient bien s’entendre d’un point de vue humain, une fois passé l’écueil de la rupture des négociations entre Air France et Alitalia.

Mais Berlusconi essaiera également de continuer de jouer sur les tableaux russe et américain. Vladimir Poutine s’est rendu à la résidence privée de Silvio Berlusconi en Sardaigne deux jours après sa victoire électorale, pour féliciter son « ami », mais également pour resserrer le partenariat énergétique entre Gazprom et ENI, le géant énergétique italien.

Si John McCain devait emporter les présidentielles américaines, Silvio Berlusconi essaiera de lier avec lui le même type de « special relationship » qui a fait la fortune de sa relation avec George W. Bush. L’envoi de renforts italiens en Afghanistan pourrait être l’une des premières décisions du gouvernement Berlusconi, pour marquer sa distance avec l’attitude de Romano Prodi.

Mais toutes les prouesses diplomatiques qui pourront être tentées ne changeront pas la donne globale. L’Italie a besoin de réformes drastiques, d’un point de vue social, économique et institutionnel. Sans ces dernières, le pays sera condamné au déclin, et perdra à jamais le rôle de 4ème grand de l’Union Européenne.