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Tibet, flamme olympique, boycott, les dessous d’une bataille médiatique
par Fabienne CLÉROT, Conseillère à la Direction internationale de France télévisions (IRIS, 23 avril 2008)



Depuis les événements de Lhassa du 14 mars dernier et à quelques mois de l’ouverture des JO de Pékin (1), on assiste à une véritable contre-offensive médiatique de la part de la Chine.

Les Chinois considèrent que la façon dont les médias occidentaux traitent la question du Tibet n’est ni objective, ni équilibrée. La focalisation sur les droits de l’homme, les manifestations sur le parcours du relais olympique et les menaces de boycott politique de la cérémonie d’ouverture suscitent de vives réactions en Chine et parmi les Chinois expatriés.

· La « voix de la Chine »

Ce sont d’abord les médias officiels chinois qui sont intervenus sur la scène médiatique. Les télévisions chinoises (2) (et leurs sites internet – traduits dans de très nombreuses langues) ont mobilisé leurs antennes pour présenter leur version des faits :

- images des manifestations de Lhassa (attaques contre la population han et hui , Tibétains s’en prenant aux symboles économiques chinois : Bank of China, magasins…),

- présentation des victimes chinoises (principalement les jeunes filles brûlées vives dans un magasin de vêtements) et « confessions » des manifestants tibétains arrêtés,

- témoignages de touristes étrangers présents sur place,

- documentaires sur le Dalaï Lama et sur l’histoire du Tibet, vus de Pékin.

Toutes les télévisions chinoises sont publiques. Les informations télévisées sont un quasi monopole de la télévision nationale CCTV. Son journal de 19h est le plus regardé (avec 46% de parts de marché soit plus 500 000 téléspectateurs). Il est repris intégralement et simultanément sur l’ensemble des chaînes régionales et locales (la Chine comptant près de 1000 chaînes).

Parallèlement, les autorités chinoises ont censuré la diffusion d’images et d’informations jugées pro tibétaines, en bloquant l’accès à certains sites internet (Youtube, journaux anglo-saxons…).

· La voix des Chinois

La Chine est devenue depuis le début de l’année 2008, le premier pays en nombre d’internautes, dépassant les Etats-Unis, avec 150 millions de personnes connectées au web. Très vite, la population chinoise a pris le relais sur internet, avec le silence bienveillant des autorités. C’est un jeune chinois installé au Canada qui a lancé la « contre-offensive médiatique » en diffusant sur Youtube une vidéo montrant « la volonté de désinformation » des médias occidentaux : utilisation d’images tronquées, d’images du Népal (et non du Tibet)… Cette vidéo a connu un succès fulgurant. D’autres initiatives ont suivi, comme le lancement du site anti-cnn.com. Sur les messageries instantanées comme MSN, les jeunes chinois – de Chine et de l’étranger - font maintenant figurer devant leur pseudo « China » pour montrer leur solidarité et leur attachement à leur pays.

C’est surtout après le passage de la flamme olympique à Paris, que les réactions des internautes se sont développées via internet et les SMS (3) avec des appels au boycott des produits français (l’entreprise la plus visée étant Carrefour) et des appels à soutenir l’indépendance de … la Corse ! Jin Jing, l’athlète handicapée qui a porté la flamme lors de relais parisien et qui a été malmenée par des manifestants est devenue une héroïne.

· La France particulièrement visée

Pourquoi la France est-elle devenue, plus que les autres pays, l’objet d’attaques et d’appels au boycott ?

Les Chinois considèrent que certains médias français ont fortement encouragé les manifestations pro tibétaines et qu’ils se sont réjouis du passage chaotique de la flamme à Paris (« la claque » titrait Libération le 8 avril). C’est à Paris que la flamme a été éteinte, dans la patrie de Coubertin, ajoutent-ils.

Ils sont d’autant plus déconcertés par l’attitude de la France, que le récent voyage de Nicolas Sarkozy en Chine avait été un réel succès.

Les autorités françaises prennent au sérieux la montée du sentiment anti-français en Chine. L’Ambassadeur de France à Pékin a donné il y a quelques jours une interview à la chaîne Phoenix (très regardée par les élites chinoises) pour tenter de calmer les esprits.

· Pékin face à l’opinion publique internationale

Les jeux olympiques sont un tel enjeu pour la Chine que Pékin, conscient du peu d’impact de sa communication à l’étranger et de sa mauvaise image dans l’opinion publique occidentale, a décidé de faire appel à une agence de communication anglo-saxonne afin de définir une stratégie de relations publiques, de faire du média training et de mener des enquêtes d’opinion pour mieux comprendre comment la Chine est perçue à l’étranger.

Si les autorités chinoises semblent rester inflexibles sur le Tibet (4) (c’est une question de « souveraineté nationale » selon Hu Jintao), elles veulent donner des gages de bonne volonté et d’ouverture au dialogue vis-à-vis de Taïwan (cf. rencontre entre le Président chinois et le nouveau vice-ministre taïwanais le 12 avril).

1 Le 8/8/8 à 20h08, le 8 est un chiffre porte-bonheur en Chine, un symbole de prospérité.

2 Les quelques chaînes de télévision étrangères autorisées en Chine ne sont pas accessibles à l’ensemble de la population, elles sont surtout diffusées dans les hôtels internationaux.

3 La Chine est le premier pays en nombre de téléphones portables.

4 Contrairement à ce qui avait été annoncé, le Tibet ne sera pas réouvert aux touristes le 1er mai mais, plus vraisemblablement, après les JO. Les autorités chinoises ont durci leur politique d’attribution de visas en limitant la durée des visas touristiques (à 1 mois) et des visas d’affaires (plus d’attribution de visas d’affaires de 6 mois à entrées multiples) jusqu’à la fin des jeux.