
Lugo se positionne entre Chavez et Lula
Jean-Jacques KOURLIANDSKY par Alain Roux (Nouvel Obs.com, 21 avril 2008)
La fin du règne du parti du Colorado, dont la candidate a tout de même récolté 31% des voix, après 60 ans d'hégémonie, représente-t-elle une nouvelle étape dans la démocratisation du Paraguay ?
Oui, le président sortant a reconnu le résultat. Il a annoncé qu'il assurerait la transition des pouvoirs. Un doute subsistait quant au comportement du pouvoir à l'issue du scrutin, comme au Mexique à la veille des élections en l'an 2000. Le Paraguay, sous la dictature d'Alfredo Stroessner jusqu'en 1992, avait connu un accident démocratique en 1996, lors du coup d'Etat avorté du général Lino Oviedo, qui est arrivé en troisième position à l'élection présidentielle de ce dimanche 20 avril.
Mais la liberté de la presse était déjà garantie au Paraguay tout comme le pluralisme politique et le droit à manifester. Des observateurs internationaux, notamment de l'Organisation des Etats Américains (OEA), ont surveillé le scrutin.
On peut en partie expliquer l'importance du score du parti traditionnel du Colorado par son clientélisme. Il bénéficie de réseaux dans les campagnes. Longtemps, il a su acheter les votes d'une partie de la population.
Fernando Lugo a notamment bénéficié des divisions au sein du parti du Colorado. Si elles persistent, elles lui laisseront de marges manœuvre plus importantes pour gouverner.
Quel programme économique compte appliquer Fernando Lugo dans ce pays qui pèse moins de 1% dans le PIB de l'Amérique du Sud ?
Le Paraguay est l'un des pays les plus pauvres d'Amérique du Sud, avec la Bolivie. Fernando Lugo veut en priorité dégager de nouvelles ressources, alors que l'économie du pays repose sur l'agriculture. Le patronat a émis un communiqué, invitant le nouveau gouvernement à exporter les produits agricoles avec de la valeur ajouté, alors qu'ils sont actuellement vendus bruts. Il s'agit donc de produire de la viande en conserve ou des plats cuisinés, par exemple. Fernando Lugo a par ailleurs annoncé qu'il renégocierait le prix de l'énergie issue du barrage d'Itaipu avec le Brésil. L'énergie produite par ce barrage hydraulique est partagée en deux parts égales entre le Paraguay et le Brésil. Petit pays, le Paraguay ne consomme que 5% de l'énergie et revend les 45% restant au Brésil. Fernando Lugo dit apprécier le président Lula et son pays mais a annoncé qu'il voulait discuter des prix, qui n'ont pas évolué depuis de nombreuses années.
Idéologiquement, Fernando Lugo penche-t-il du côté de la radicalité d'Hugo Chavez ou du réformisme consensuel de Luiz Inácio Lula da Silva ? L'élection de Fernando Lugo fait-elle partie d'un processus de basculement de l'Amérique du Sud à gauche ?
Fernando Lugo se positionne entre Chavez et Lula mais dit avant tout "Je suis paraguayen", un discours semblable à ses homologues d'Amérique du Sud.
Il n'est pas l'homme d'un parti mais s'appuie sur une large coalition, dans laquelle le parti libéral occupe le plus de poids. Fernando Lugo a été choisi par la coalition pour la représenter. Parlant le guarani, il peut s'adresser aux paysans pauvres, qui l'apprécient. Ancien évêque, il fut l'un des chantres de la théologie de la libération qui prônait l'adaptation de l'évangile à la population sud-américaine, en lui donnant une tonalité sociale.
Le parti libéral ne se positionne pas à gauche mais au centre. N'ayant pas su trouver de candidat bénéficiant d'une bonne image dans l'opinion, il a négocié sa participation à la coalition contre le poste de la vice-présidence.
Si on prend les pays d'Amérique du Sud les uns après les autres, le vecteur commun est celui de l'alternance en réaction à l'échec des politiques : la réduction des services publics, la baisse des droits de douanes, la grave crise financière en Argentine de 2001-2002, etc…. Mais les pratiques sont difficilement comparables : au Venezuela le président Chavez s'appuie sur l'armée, pas sur un parti. Le président Lula, lui, s'appuie au Brésil sur un grand parti. Le Pérou se positionne au centre-gauche. Le Chili et l'Uruguay connaissent des coalitions de type italienne qui va des radicaux au centre gauche. Les dirigeants Sud-Américains ne se placent pas dans une optique de construction comparable à l'Union européenne. Par ailleurs, la Colombie, gouvernée à droite et pro-américaine s'associe à la banque du Sud et soutient le Brésil contre le protectionnisme de l'Europe et des Etats-Unis.
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