Jean-Vincent Brisset


De la question du boycott des J.O. de Pékin…
par Jean-Vincent BRISSET (IRIS, 21 avril 2008)



Les Jeux Olympiques de Pékin donnent actuellement lieu à une série d’événements qui dépassent sans doute les prévisions les plus pessimistes des dirigeants chinois. Ils ont toujours craint que la nécessaire publicité faite autour de cette rencontre ne soit l’occasion d’être mis sous le feu des critiques. Mais les responsables français n’avaient sans doute pas imaginé que le passage rapide de la flamme olympique dans la capitale pourrait provoquer de telles réactions chinoises et de telles divisions à l’intérieur de leur propre pays.

On veut souvent voir, a posteriori, les Jeux Olympiques comme un révélateur de crise. La réaction hitlérienne face au succès de Jesse Owens fut cependant plus épidermique que réelle. Elle ne venait pas en point d’orgue d’une longue campagne de défiance qui aurait pu précéder la tenue des Jeux dans un pays conquis par le nazisme. Le geste de Tommie Smith lors des Jeux de Mexico relève, de l’aveu même de son auteur, de la même absence de calcul. La gesticulation autour des Jeux commence au début des années 80 du siècle passé, quand se met en place le boycott des Jeux de Moscou. Ceux ci avaient été décidés en 1977, à une époque où beaucoup espéraient une amélioration rapide des relations Est/Ouest. Entre temps, l’invasion de l’Afghanistan a changé la donne et fourni d’excellents prétextes aux adversaires de l’U.R.S.S. pour lancer ce boycott.

Quelques péripéties plus tard, l’histoire fait semblant de repasser les plats. En 1993, quand il s’agissait de décider des Jeux de l’an 2000, la candidature de Pékin fut refusée. Il faut dire que, pour un observateur venu d’une autre planète, un succès aurait semblé saugrenu. Techniquement, économiquement, moralement indéfendable. Et pourtant, il n’a alors manqué qu’une voix, preuve déjà de la place grandissant de la République populaire de Chine. En 2001, quand il s’agit de faire le choix du pays hôte des Jeux de 2008, les « amis de la Chine » au sein du CIO se virent supplémentés par ceux qui, observateurs critiques de l’Empire du Milieu, avaient le désir de le précipiter devant les projecteurs.

Les Jeux de l’an 2008 furent donc attribués à Pékin, et la Chine a commencé par faire, en interne, tout ce qu’il fallait pour qu’ils soient une immense vitrine. Les Jeux d’Athènes avaient subi le feux des critiques médiatiques pour les retards de préparation et beaucoup d'imperfections techniques. Les organisateurs chinois ont donc fait tout ce qu’il fallait pour être irréprochables sur ce plan. Architectes étrangers, moyens financiers illimités, main d’œuvre à l’échelle de la Chine, tout a été rendu disponible. On a simplement évité de laisser médiatiser quelques détails qui auraient pu déplaire, comme les conséquences sociales de ces chantiers. Pékin craignait aussi de voir, à l’occasion de ces Jeux, de trop nombreux visiteurs, surtout s’ils étaient journalistes, se répandre dans le pays et fourrer leur nez ailleurs que prévu. C’est pourquoi, à de rares exceptions près (1), tout se déroulera à Pékin même, ce qui restreint d’autant les besoins de surveillance policière. Techniquement parlant, il ne manquera pas un bouton de guêtre. Mais les dirigeants chinois ne semblent pas avoir imaginé l’ampleur que pourraient avoir des manifestations d’opposants au régime à l’occasion du passage de la flamme Olympique dans un certain nombre de pays étrangers.

Pour ceux qui estiment qu’ils sont des victimes d’un régime, les Jeux, qu’ils soient de Pékin ou d’ailleurs, sont une occasion de se faire voir et prendre en compte par l’opinion mondiale. Or les victimes d’atteintes aux droits de l’homme sont légion en Chine, dans un régime qui demeure très dur. Elles atteignent des mouvements « socio-philosophique » comme le Falun Gong, les pratiques religieuses non contrôlées par l’Etat, comme l’Eglise catholique. Mais aussi de très nombreuses victimes individuelles, femmes victimes d'avortements forcés, paysans à qui on a volé leur terre pour construire des usines. Les dissidents, très peu nombreux mais très médiatisés par rapport à d’autres victimes, sont pratiquement les seuls à bénéficier régulièrement de la sollicitude des médias et des chancelleries occidentaux. A l’extérieur, nombreux sont aussi les reproches faits à la Chine, qu’il s’agisse du Darfour, de prolifération, de pollution, de contrefaçons ou de concurrence déloyale.

Parmi toutes ces « brimés de la Chine », seuls les Tibétains en exil ont organisé une structure de communication, remarquablement rôdée et capable de se faire entendre partout dans le monde. Le Dalaï Lama et son entourage savent faire parler d’eux et trouver des relais. Ils en ont fait la démonstration au cours des premières étapes du parcours de la flamme olympique.

Confrontée à ces démonstrations fort désagréables, mais toujours remarquablement organisées et maîtresses de leur communication, les autorités chinoises ont réagi et continueront de le faire. Leur but est de faire en sorte que les condamnations apparaissent, aux yeux du monde entier et pas seulement occidental, comme injustifiées ou insignifiantes. On en profitera aussi pour montrer que les Jeux sont voulus et soutenus par l’ensemble du peuple chinois. Pour obtenir ce résultat, deux axes d’effort sont utilisés. Le premier vise à faire en sorte que les « reproches » ne concernent que le Tibet, en évitant les autre sujets qui pourraient fâcher, alors que le problème tibétain, aussi lourd soit-il, demeure spécifique et limité. Le second a pour but d’éviter qu’une condamnation « universelle » de la Chine ne se mette en place. Pékin a les moyens de gérer un problème seul : le Tibet, et un adversaire seul : la France. Tout ce qui pourrait mettre en avant d’autres écueils potentiels étant à éviter, la diabolisation de ces deux soucis est une tactique qui permettra de masquer la forêt.

Les partisans de l’indépendance du Tibet sont ainsi d’une grande aide à leur pire adversaire dans la mesure où même le Dalaï Lama ne se déclare pas en faveur d’une telle solution. Du bruit à l’extérieur, la paix à l’intérieur, Pékin se retrouve ainsi devant une solution relativement facile à mettre en œuvre. Il « suffira » d’éviter, en bouclant le Tibet pendant trois mois, toute manifestation susceptible de dégénérer. Et puis, le moment voulu, de remplacer le bâton par la carotte en tendant la main aux partisans d’une solution d’autonomie qui existe déjà, assortie du renouvellement des promesses de liberté religieuse qui ont déjà si bien fonctionné dans le passé.

La France ne pose pas de problème en elle-même. Ses volte-faces et ses renoncements ont déjà beaucoup servi les dirigeants chinois. Mais elle prendra la Présidence européenne en juillet et Pékin ne craint rien tant qu’une décision commune de l’Union, comme celle qui la prive, théoriquement, de toute exportation de matériel militaire depuis l’embargo de 1989. Il lui faut donc faire en sorte que Paris se retrouve isolé, quelle que soit la position que prendra l’Elysée. Sa légitimité, pour imposer en juillet une position commune des Européens, est déjà compromise. Les Français sont déjà divisés sur les formes que pourraient prendre une action en faveur des droits de l’homme. Beaucoup cherchent, au-delà d’une légitime expression, à imposer une décision conforme à leurs opinions ou leurs intérêts. Un pseudo boycott (2) des produits français et quelques manifestations orchestrées, dans un pays où elles ne peuvent pas être libres, et voilà que la France se divise et tremble. L’ambassade de Chine peut même se permettre d’orchestrer des manifestations à Paris. La diplomatie chinoise, qui ne respecte que la force, n’attend plus que l’arrivée d’un envoyé venu apporter son tribut.

1 Les épreuves nautiques auront lieu à Qingdao. Plus quelques rencontres de football dans cinq autres villes. Les accès à ces épreuves sont très faciles à verrouiller.

2 Moins de 2% des Chinois sont clients de Carrefour en Chine. Mais Carrefour Chine, ce sont 95% d’employés chinois et presque autant de produits locaux en vente. Quant à la communication par Internet ou par SMS, elle est étroitement contrôlée.