Jean-Vincent Brisset


La France aura un poids supérieur dans l’OTAN
Jean-Vincent BRISSET par Isabelle Maillet (Le Magazine.info, 17 avril 2008)



Lors du sommet de l’Otan des 3 et 4 avril dernier à Bucarest, Nicolas Sarkozy a annoncé la réintégration de la France au sein de l’Alliance atlantique. Lemagazine.info revient sur conséquences de cette décision avec Jean-Vincent Brisset, directeur de recherche à l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques).

Quel est l’intérêt pour la France de réintégrer l’Otan et quels avantages va-t-elle en retirer ?

La France va réintégrer le commandement militaire intégré, elle n’a jamais quitté l’Otan. On régularise une situation qui existait de fait sur le plan pratique. Sur le plan politique, la France va y gagner. En restant à l’extérieur, elle ne pouvait pas intervenir à tous les niveaux sur l’évolution de l’Otan qui est très lourde à l’heure actuelle. Nous avons quitté le commandement militaire intégré et nous faisons partie d’une structure qui se met d’accord avec à chaque fois l’obligation de négocier. Le fait de faire partie du commandement intégré supprimera toute cette étape de marchandage.

Qu’est-ce qui va changer ?

La différence entre quelqu’un qui est assis à une table où il a un micro et une place normalement assignée et quelqu’un qui est dehors avec la porte fermée. La France aura un poids supérieur lors des discussions auxquelles elle ne participe pas actuellement.

Concrètement, comment ce retour dans l’Otan va-t-il s’effectuer ?

Dans le commandement militaire intégré de l’Otan, les décisions au niveau politique ont toujours été prises avec la France. Les décisions au niveau tactique, c’est-à-dire le commandement pratique, étaient prises en parfait accord entre les membres en fonction de négociations au coup par coup. Quand il y a un commandement militaire intégré, cela veut dire que l’on n’a plus besoin de telles négociations. On agit de manière automatique. On est dans le cadre d’une rationalisation de quelque chose qui existe déjà. Dans les faits, cela va changer assez peu de choses. Cela va simplifier les procédures d’engagement de la France. Sachant aussi que depuis toujours, les Français utilisent les mêmes procédures que l’Otan et sont totalement intégrables sur le plan pratique.

La France ne va-t-elle pas perdre de son indépendance, notamment militaire ?

Jusqu’à l’écroulement du bloc soviétique et du pacte de Varsovie, l’Otan assignait des affectations et des devoirs précis à tous ses membres. Le fait de ne pas être membre du commandement militaire intégré lui permettait de ne pas assigner de troupes ou des moyens militaires à des endroits extrêmement précis. Dans l’ancien système, tel régiment était désigné pour faire la guerre à tel endroit sous tel commandement. Depuis plus de dix ans, les moyens qu’on donne à l’Otan sont choisis en fonction de chaque opération. Dans les faits, on est déjà dans ce système-là. Après la réintégration, si la France ne veut pas participer à telle opération de l’Otan, elle pourra le faire. Au Kosovo et en Afghanistan, la France est présente avec les moyens qu’elle a choisis d’y mettre. On ne lui a rien imposé.

Comment peut s’articuler cette réintégration dans le commandement militaire intégré de l’Otan et la volonté de développer l’Europe de la Défense ?

Pour le moment, l’Europe de la Défense ne fonctionne pas. Certains veulent que cette Europe de la Défense soit contre l’Otan, d’autres veulent qu’elle soit à l’intérieur de l’Otan, d’autres qu’elle soit à côté. Quand on veut quelque chose qui est très fort sur le plan politique et qui a trois pattes, cela ne marche pas. L’Europe de la Défense a échoué juste après la seconde guerre mondiale. Aujourd’hui, c’est un ensemble de pays qui ont une vraie volonté de faire une Europe de la Défense. Le fait que la France se range vers une Europe de la Défense à l’intérieur de l’Otan donne un grand coup de pouce à ce système.

Quelles missions pourrait avoir une Europe de la Défense alors même que l’Otan repense sa propre mission ?

Maintenant que les contributions dans l’Otan sont volontaires, l’Europe de la Défense pourrait avoir le courage de prendre en charge ses intérêts. Je pense à ce qui s’est passé au Kosovo.

N’y manque-t-il pas la volonté politique ?

Jean-Vincent Brisset : Tout à fait. Si on fait une Europe de la Défense à l’intérieur de l’Otan, il n’y a plus ses fâcheries, ses problèmes de double usage entre l’Europe de la Défense et l’Otan. Si l’Europe de la Défense fait partie de l’Otan, elle peut fonctionner comme telle ou comme membre de l’Otan, il n’y a pas d’objection à cela. Simplement à l’heure actuelle, on a à la fois une structure « Europe de la défense » et une structure OTAN. C’est un principe de rationalisation. À partir du moment où la France retourne dans le commandement militaire intégré de l’Otan, on aboutit à plus d’efficacité.

Suite au sommet de Bucarest, quelle va être l’évolution de l’Alliance atlantique ?

Jean-Vincent Brisset : Si les Européens veulent, pour assurer la paix en Europe et dans le monde, laisser les Etats-Unis faire l’essentiel du travail tout en s’opposant à eux, cela ne fonctionne plus. Nicolas Sarkozy a appelé les Européens à s’engager et à agir. On était dans une situation où l’on avait une opération Otan en cours en Afghanistan où les Etats-Unis faisaient tout le travail avec les Britanniques et les Italiens. La France, en 2006, avait choisi de se retirer des opérations de combat pour se limiter à des actions à moindre risque. Elle retourne à une position plus cohérente.