Karim Pakzad


Afghanistan : l’OTAN peut-elle gagner la guerre ?
Karim PAKZAD par Eric Benhamou (La Tribune, 11 avril 2008)



Les alliés de l'Otan ont décidé de renforcer leurs effectifs, actuellement de 47.000 hommes, dans le pays. La France prend une part active dans ce redéploiement militaire - envoi de 700 soldats supplémentaires, soit 3.000 hommes en tout - qui se veut plus offensif pour " battre les terroristes " et permettre à l'État afghan d'oeuvrer à la reconstruction du pays.

Non : " L'Otan n'est pas organisée pour mener une guerre contre une insurrection " (Karim Pakzad, chercheur associé à l'IRIS)

L'option purement militaire, comme c'est le cas actuellement, est vouée à l'échec. La situation ne cesse de se dégrader et le gouvernement central n'est pas en mesure d'assurer la sécurité, hors de Kaboul, sinon par le biais des seigneurs locaux, associés au pouvoir, ou par des forces étrangères. Cette situation n'est pas tenable longtemps. Cet échec peut s'expliquer par trois facteurs. Primo, l'Otan n'est pas organisée pour mener une guerre contre une insurrection, surtout en Afghanistan. Deuzio, le volet économique et social a été dramatiquement sacrifié au profit du dispositif militaire. L'armée américaine dépense chaque mois 3 milliards de dollars alors que le total de l'aide civile et humanitaire dépasse à peine 200 millions. Non seulement les Afghans ne profitent guère des fruits de l'intervention étrangère, mais la coalition a laissé se développer les cultures de pavots, fortement criminogènes. Tertio, c'est une erreur d'associer systématiquement les talibans à Al-Qaida, comme étant l'ennemi à détruire. Loin de constituer un groupe politique homogène, ils font partie de la réalité ethnique d'un pays où toute solution politique passe nécessairement par un partage ethnique du pouvoir. L'ONU, l'Otan et le gouvernement Karzai tentent d'ailleurs de négocier avec certaines fractions talibanes. Le président Sarkozy a évoqué, à Bucarest, une "nouvelle approche" de la question afghane. Je redoute que ces propos restent sans effets. Mais il est clair que la coalition ne pourra jamais pacifier le pays sans un changement radical de politique, en renforçant notamment les autorités afghanes et en impliquant davantage ses voisins dans la recherche d'une solution.

Oui : " L'Occident doit créer les conditions d'un compromis" (Étienne de Durand, Durand, directeur des études de sécurité à l'Ifri)

L'Afghanistan est une région cruciale pour la stabilité et la sécurité internationale et il ne faut pas sous-estimer la menace que représente toujours la nébuleuse d'Al-Qaida. Un statu quo, voire pire un retrait, signerait de fait une victoire d'Al-Qaida - et une défaite de l'Occident - qui aurait un grand retentissement dans le monde musulman, et des conséquences très dangereuses au Pakistan, pays doté de l'arme nucléaire. L'Alliance atlantique n'a donc pas le choix : elle doit poursuivre sa mission et renforcer ses moyens. Beaucoup reste à faire : mieux coordonner les différents acteurs sur le terrain ; alléger les procédures qui régissent l'aide ; assurer la sécurité des transports ; former des cadres locaux et, surtout, redonner un sens et une vision claire à l'intervention sous mandat de l'ONU, qui ont été largement brouillés par l'intervention américaine en Irak. Il faut, dans les discours, revoir à la baisse nos ambitions : il ne s'agit plus d'installer une démocratie moderne mais bien de développer les infrastructures et de conforter l'État afghan, en accélérant la reconstitution de l'armée et de la police nationales. Des progrès ont été faits, notamment sur le terrain militaire : l'armée afghane se bat et se bat bien... mais dans ce pays détruit par trente années de guerre, seule la force armée peut aujourd'hui établir des rapports de force permettant d'ouvrir la voie au compromis, notamment avec certains insurgés locaux. Le retour à la paix sera un processus long, douloureux, comme c'est d'ailleurs toujours le cas (Kosovo...). Ce ne sera pas une " victoire " au sens militaire, mais un succès politique partiel, bâti dans la durée.