
Népal : après le scrutin
par Olivier GUILLARD (IRIS, 11 avril 2008)
Ces dernières semaines, Himalaya rime avec électorat. Une poésie guère usuelle dans la région. Après la tenue du premier scrutin législatif au royaume du Bhoutan dans les derniers jours de mars, c’était hier 10 avril 2008 au tour du royaume népalais de convier ses électeurs à converger vers les 21 000 bureaux de vote pour désigner les 601 prochains représentants nationaux. Réunis en Assemblée Constituante, il incombera à ces derniers de réfléchir au prochain texte fondamental et d’orienter, à tout le moins lors des deux prochaines années, le cours animé de cette fébrile nation himalayenne. Au lendemain de ces premières élections nationales organisées depuis une décennie, l’occasion de nous arrêter, en quelques grands traits, sur les premiers enseignements de ce scrutin et, comme il se doit, sur ces inévitables interrogations.
QUELS ÉTAIENT LES PRINCIPAUX ENJEUX DU SCRUTIN ?
Près d’un an et demi après l’accord de « concorde nationale » unissant, dans un atypique cocktail contre-nature les sept principaux partis politiques et leurs improbables « partenaires », les anciens combattants (1) maoïstes, les 18 millions de votants étaient appelés à renouveler leur hémicycle national dans un format inédit, celui d’une Assemblée Constituante. Depuis 1999, les électeurs népalais étaient privés de cette liberté, de ce droit ; de fait, enthousiasmés par l’enjeu, ils semblent avoir répondu, dans une atmosphère plus sereine que prévue (moindre violence ; peu d’irrégularités dénoncées), aux attentes des autorités, lesquelles annoncent ce matin un taux de participation oscillant entre 60 et 65%.
Les résultats définitifs de cette consultation populaire ne devraient pas être proclamés avant une dizaine de jours. Toutefois, il semblerait d’après les premières estimations que conformément aux attentes, le Parti du Congrès (du 1er ministre en exercice G.P. Koirala) arrive en tête des suffrages, suivi par le parti communiste du Népal (CPN-UML) et, bon troisième, le parti maoïste du « camarade » Prachanda.
Selon le souhait émis par ce dernier il y a tout juste un an (avril 2007), lorsque la guérilla maoïste (2) accepta de remiser le métier des armes et de rejoindre, voie plus pacifique et constructive, les sept autres partis politiques, la toute première décision du futur hémicycle constituant concernera l’abolition de la monarchie et la mise en place d’un schéma républicain, conformément à la résolution adoptée par le Parlement fin décembre. Une décision qui n’aurait pas les faveurs de l’ensemble de la population, plus en colère contre les errements du dernier souverain Gyanendra (favorable à une monarchie absolue et hostile au dialogue avec les maoïstes) et les inaptitudes de son successeur de fils Paras, que contre le principe même de cette monarchie hindouiste et ses 240 années d’histoire.
QUELLES SONT LES ATTENTES DE LA POPULATION ?
Classé parmi les dix pays les plus pauvres et les moins avancés de la planète, le Népal, royaume de 30 millions d’âmes enclavé entre les puissants voisins indien (au sud) et chinois (nord), à une portée de jet du Tibet (3), souffre de bien des maux et de carences.
A la pauvreté et au moindre développement (voir tableau synthétique ci-après) se sont ajoutées ces deux dernières décennies une kyrielle de calamités du fait de l’homme : à l’instabilité gouvernementale, l’incompétence de la classe politique, sa mauvaise gouvernance et sa proverbiale corruption s’est additionnée, à partir du milieu de la décennie précédente, une insurrection révolutionnaire maoïste, étendant progressivement son « joug », à partir de son fief de l’ouest, aux 2/3 du pays. La volonté de se départir de cette « caste politique » peu soucieuse du sort de la nation, de remettre en cause l’organisation féodale de la société hindouiste jugée discriminante, de mettre un terme à deux siècles et demi de monarchie pour lui préférer un état de type « fédéral, démocratique et républicain », anima la montée en puissance de la guérilla jusqu’à l’associer directement, depuis le printemps dernier, aux joies locales du labeur parlementaire (4).
CARENCES ET CONTINGENCES
Alphabétisation : 49% - PIB / capita : 400 $ - Chômage : 40% pop. active - Pop. sous le seuil de pauvreté : 40%
Lucide, la population n’escompte pas la résolution de ces multiples travers en l’espace d’un scrutin. Son décompte, tout d’abord, puis sa validation par les différents partis, donnera certes une première indication de la capacité des uns et des autres à œuvrer pour le rétablissement national. A Katmandou, Pokhara ou Biratnagar, on prête ces jours-ci aux maoïstes de possibles velléités de retour au langage des armes, de quitter camps, confinements et discours politiquement correct si d’aventure leur performance électorale s’avérait en retrait de leurs espérances, démontrant une confiance très relative de la population à leur endroit.
La future ossature constitutionnelle et politique que l’on attribue à la prochaine Constituante fait déjà débat. A l’heure où dans les plaines du Terrai (sud ; frontalière de l’Inde), l’insurrection de la population Madhesi (1/3 de la population nationale) mécontente d’être écartée du pouvoir depuis toujours a ces derniers mois retardé la tenue du scrutin, où une improbable alliance d’ultraroyalistes, de grands propriétaires terriens de haute caste et de fondamentalistes hindous s’emploie à jeter un doute sur l’avenir immédiat du pays, où une jusqu’alors inconnue Nepal Defense Army attise la tension entre hindous et musulmans (attaque d’une mosquée ces derniers jours), la forme « républicaine, laïque et fédérale de l’Etat » promet de belles discussions à venir, des événements au cours pas nécessairement heureux.
Quid du souverain … et des voisins ? Déjà privé de l’essentiel de ses prérogatives, confiné dans son luxueux palais royal Narayanhity de Katmandou, Gyanendra, souverain rejeté par ses sujets, observe probablement la tenue de ce scrutin historique sous deux angles bien différents. Sous le premier et les coups de butoir des urnes, c’est un long chapitre de l’histoire du Népal qui, à ses dépends directs, est en train de s’achever. Depuis son accession tragique (5) au trône en 2001, ses décisions absolutistes (6) n’eurent de cesse de l’éloigner de son peuple et d’un quotidien consensuel et serein. Pour lui, descendant supposé de la divinité hindoue Vishnou, l’établissement prochain d’une république laïque et fédérale – au sein de laquelle le leader maoïste Prachanda se verrait bien en tant que 1er Président … -- sonne le glas. Pourtant, quoi qu’à l’évidence des plus ténues pour ses intérêts, la situation présente s’interprète également sous un tout autre jour.
Anticipant à terme une incapacité du parti du Congrès, des communistes (UML) et des maoïstes à œuvrer ensemble durablement et le retour consécutif du chaos, plébiscité par une population alors plus amène à son endroit, le futur ex-souverain se verrait bien sortir de sa retraite « pour préserver l’existence même de l‘état népalais », se poser en ultime recours, fort de ses soutiens divers dans la société (bureaucratie ; partis royalistes) et au tout premier desquels, l’armée, de tous temps très proche du souverain.
Un scénario que l’on ne pourrait souhaiter ni encourager mais qui, du fait de la très faible compatibilité des thèses et agendas maoïstes avec ceux défendus par la société népalaise traditionnelle, des positions irrédentistes des uns et des autres et de la quasi-défiance permanente animant les débats, ne saurait être définitivement écarté. Une perspective qui, à 4 mois des Jeux de Pékin, à un an des prochaines législatives en Inde, ne pourrait réjouir les gouvernements chinois et indien, très au fait (trop ?) comme il se doit des questions népalaises…
(1) 20 000 combattants démobilisés, désarmés et répartis dans 28 camps supervisés par les observateurs des Nations unies.
(2) Laquelle figure encore sur la liste des organisations terroristes du Département d’Etat américain…
(3) A vol d’oiseau, par-delà l’imposante chaine himalayenne, Lhassa n’est nichée qu’à 500 km au nord-est de Katmandou.
(4) 1/4 des voix de l’hémicycle intérimaire précédent étaient attribuées aux représentants maoïstes.
(5) Suite au massacre mal expliqué des ¾ de la famille royale et de son frère, le vénéré roi Birendra.
(6) Cf. confiscation du pouvoir ; refus du dialogue avec la guérilla maoïste ; intensification des opérations militaires.
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