
Amérique latine, remontée de l'indice Nikkei
par Jean-Jacques KOURLIANDSKY (Espaces Latinos, Avril 2008)
Nikkei, se décline aussi Nisei, Isei, Sansei, Yonsei et Gosei. La bourse des valeurs japonaises, quand il s'agit d'hommes et de femmes n'est pas avare de mots. Ces mots font aujourd'hui florès au Brésil et au Pérou. Le 17 janvier 2008 le président Luiz Inacio Lula da Silva a donné le signal des manifestations organisées pour l'année du Japon au Brésil. Quant au chef de l'Etat péruvien, Alan Garcia, il est attendu cette année au pays du soleil levant. Initiatives transformant l'essai marqué en terrain latino-américain il y a quelques mois par le premier ministre nippon.
Nikkei, c'est le mot qualifiant en V.O. les Japonais partis chercher fortune outre mer. Les Nisei en espagnol dans le texte ou Nissei, dans la version brésilienne, sont les enfants des précédents. Sansei, Yonsei, et Gosei, les troisièmes, quatrièmes et cinquièmes générations nées à l'étranger. Nikei, Nisei, sont spécialement nombreux dans les Amériques. 54% des Japonais chassés de leurs pays par la modernisation des campagnes et l'exode rural il y a un siècle, ou les malheurs de la guerre il y a une cinquantaine d'années, ont choisi le Brésil. D'autres, en moins grand nombre ont débarqué aux Etats-Unis. Le reliquat s'est retrouvé pour l'essentiel au Pérou. Leurs descendants sont estimés à 1 400 000 au Brésil et autour de 70 000 au Pérou. Un croisement de conjoncture économique a renversé la vapeur dans les années 1980. 300 000 nippo-brésiliens et 60 000 péruviens d'ascendance japonaise sont revenus au bercail de leurs ancêtres, en quête eux aussi de travail et de mieux vivre. Ces migrants culturellement compatibles sont pourtant considérés, Dekasegi, ou travailleurs .temporaires.
Japon, Brésil et Pérou depuis plusieurs années ont cherché à instrumentaliser ces liens humains et culturels pour bonifier leurs rapports bilatéraux. Cela n'a jamais été évident. Les accords de main d'œuvre, dans un sens comme dans l'autre, étaient limités à leur finalité première. Un surcroît de travailleurs, saturant le marché local de main d'œuvre, part de l'autre côté des océans. Il comble dans le pays d'accueil un déficit. Agricole au Brésil et au Pérou à la fin du XIXème siècle et au début du XXème. Industriel au Japon des années 1980. Dans un cas comme dans l'autre ces mouvements humains ont eu pour conséquence des transferts de fonds en sens contraire. 10% des remesas, c'est le nom qu'on donne en Amérique latine à ces envois d'argent, reçus au Pérou, ont une origine japonaise.
Il n'y a là rien de particulièrement original. En revanche très tôt la politique a mis du poil à gratter dans ces va et vient. L'accueil de migrants asiatiques n'est jamais allé de soi sur le continent du métissage. Le Brésil du dictateur Getulio Vargas priorisait " le blanchiment " de la population. En 1941 un ministre a suspendu l'arrivée de migrants japonais, populations, selon son propos, " égoïstes, de mauvaise foi ", génératrices " d'un énorme kyste ethnique et culturel ". L'immigration de paysans japonais n'a donc pas toujours été bien acceptée, au Brésil comme au Pérou. Le choix politique fait par Rio et Lima pendant le second conflit mondial, de rejoindre le camp des " Alliés ", a eu des conséquences parfois dramatiques pour les communautés originaires des pays de " l'Axe ", Allemagne, Italie et Japon. Au Brésil, leurs écoles et leurs institutions culturelles ont été fermées. Et rapidement les intéressés ont été soumis à des mesures d'isolement et d'internement, voire comme au Pérou d'expulsions vers des camps d'internement aux Etats-Unis et dans la zone du canal de Panama. Ces décisions ont exacerbé les esprits au sein de la communauté nippone brésilienne, partagée entre nationalistes, refusant d'accepter la défaite du Japon, et résignés, taxés de défaitistes, persécutés par les premiers dans les années 1946/1947 (1).
La normalisation ultérieure avait semblé trouver une vitesse de croisière. L'immigration japonaise avait repris en 1953. Au Brésil un général-président Ernesto Geisel avait invité et reçu un représentant de la famille impériale. Dans la foulée la communauté se dotait avec l'aide du Japon d'institutions collectives. Le " Musée historique de l'immigration japonaise au Brésil " a été inauguré le 18 juin 1978. L'accession d'un nippo-péruvien, Alberto Fujimori, à la magistrature suprême paraissait en 1992 couronner une évolution vertueuse. Le Pérou devenait le partenaire latino-américain ciblé par le Japon. Tokyo présidait le groupe des pays amis du Japon au FMI (2) et parrainait l'adhésion au Forum économique du Pacifique. La dette extérieure brésilienne, la crise économique des années 1990, allaient brutalement faire refluer Nissei et autres Nikei vers la mère patrie, et tarir d'ambitieux projets bilatéraux. L'impasse politique et démocratique de la présidence Fujimori coupait court brutalement à une lune de miel nippo-brésilienne. Réfugié au Japon Fujimori réclamé par la justice du président Toledo " plombait " les acquis bilatéraux tout en bloquant toute sortie de crise.
Alberto Fujimori, imprudemment sorti du Japon, répond aujourd'hui de ses agissements devant la justice péruvienne. Brésil et Pérou ont retrouvé la voie du développement et du désendettement. Les responsables ont repris le dossier de leurs migrants respectifs pour bâtir une coopération bilatérale originale avec le Japon. Les photos jaunies du Sakuramaru et du Kasato Maru, premiers paquebots ayant débarqué dans les ports d' El Callao le 3 avril 1899 et Santos le 18 juin 1908 les victimes paysannes de l'ère Meiji ont été sorties des tiroirs. Elles justifient diverses activités culturelles et commémorations porteuses de complémentarités économiques, énergétiques et écologiques d'avenir.
Les officiels japonais s'en sont expliqués à plusieurs reprises ces derniers mois. En particulier le premier ministre Junichiro Koizumi en septembre 2007. Au-delà des milliers de bourses, dites Nikkei, offertes à des étudiants brésiliens ou péruviens de culture japonaise, il s'agit de nouer des liens plus concrets et immédiats. Le Pérou est riche de matières premières, le zinc en particulier qui intéressent le Japon. Le Brésil est une puissance régionale émergente, un marché aux grandes potentialités, un exportateur de produits primaires et de biocarburants, toutes choses motivant les Japonais.
Cette affinité japonaise a rencontré celles d'autorité péruviennes, mais aussi et surtout brésiliennes ayant une conception instrumentale de leurs populations d'ascendance étrangère. Luiz Inacio Lula da Silva a construit depuis son entrée au palais de Planalto une diplomatie arabe et africaine, prenant comme tremplin les syro-libanais ayant émigré et fait souche au Brésil, et les afro-brésiliens dont les ancêtres ont été déportés à l'époque de la traite négrière. Rapports bilatéraux renforcés, création d'institutions intercontinentales, sont issues de cette dynamique diplomatique. Des structures permanentes ont été ainsi crées entre la Ligue arabe et les pays d'Amérique du sud, l'Afrique noire et l'Amérique du sud à l'initiative du Brésil. Manifestement l'anniversaire de l'arrivée des premiers Japonais au Brésil ne pouvait qu'entrer dans cette logique diplomatique.
2008 a donc été déclarée année " d'échange Brésil-Japon ". Il s'agit pour nous a déclaré Celso " d'engager un nouveau cycle vertueux dans nos relations économiques, sociales, et technologiques. (..) Les deux pays défendent des causes importantes, comme le désarmement nucléaire et la recherche de nouvelles sources d'énergie ". Le 10 février pour réchauffer cette coopération renaissante, " gonflée " au Nikkei, les bonhommes de neige de Hokkaido, les Yukidaruma, déplacés à São Paulo pour la circonstance, ont été mobilisés et mis à contribution.
(1) Fernando Morais, " Corações sujos ", Companhia das letras, 2000
(2) Yusuke Murakami, " Sueños distintos en un mismo lecho ", Lima, IEP/JCAS, 2004
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