Hubert Védrine


Il faut clarifier les objectifs de la coalition en Afghanistan
Hubert VÉDRINE par Thomas de Rochechouart (France Soir, 1er avril 2008)



L’ancien chef de la diplomatie française* se réjouit du débat qui aura lieu aujourd’hui au Parlement concernant l’envoi de renforts français.

Que pensez-vous de l’envoi de renforts en Afghanistan ?

C’est une décision importante qui mérite un débat. C’est bien que celui-ci ait lieu. Il s’agit en effet d’évaluer le rôle de l’Otan en Afghanistan et de clarifier les objectifs exacts de la mission. Il n’est jamais trop tard pour qu’un tel débat ait lieu. Il faut d’ailleurs rappeler que l’envoi des troupes françaises en 2001 avait eu lieu dans un contexte particulier. L’ensemble des alliés de la coalition considéraient alors l’intervention comme une riposte légitime non pas contre l’Afghanistan, mais contre un régime, les talibans, qui abritait l’organisation terroriste al-Qaida.

De nombreux responsables militaires affichent leur pessimisme quant à cette guerre. Est-on en train de perdre en Afghanistan ?

Je n’ai pas les rapports d’expertise. Mais tout dépend des objectifs que l’on souhaite atteindre. Reconstruire l’Afghanistan ? C’est inatteignable, car c’est un Etat qui n’existait pas avant la guerre. Eradiquer tout réseau terroriste sur le sol afghan ? Ce sera dur, pour ne pas dire impossible compte tenu du terrain difficile et de la culture tribale du pays. En revanche, s’il s’agit de maintenir une pression pour empêcher de se constituer une base terroriste, avec des camps d’entraînement qui exporteront la violence dans le monde entier, alors nous pouvons y arriver.

Nicolas Sarkozy, qui se rend au sommet de l’Otan, envisage une plus grande intégration de la France dans l’organisation. Est-ce un alignement sur la politique des Etats-Unis ?

Le président Sarkozy avait dit au début de son mandat qu’il était disposé à prendre place dans une Alliance rénovée, dans laquelle un pilier européen jouerait un rôle important. Nous n’avons pas d’indication pour le moment sur ce qu’il a ou n’a pas obtenu.

Dans le rapport que vous avez remis au président de la République en septembre dernier, vous alertiez notamment sur les dangers d’une « occidentalisation » de notre politique étrangère. N’est-ce pas ce vers quoi nous nous dirigeons, entre les renforts en Afghanistan et l’Otan ?

C’est le risque, et je pense que cela ne serait pas conforme à nos intérêts. Il faut en effet distinguer l’« occidentalisme » de l’atlantisme traditionnel, défendu sous la France de la IVe République, incarné aujourd’hui par la droite non gaulliste et une partie de la gauche, et qui se résume à un suivisme par rapport aux Etats-Unis. L’occidentalisme est en revanche une attitude agressive de l’Occident, sur la défensive face à ce qu’il considère comme la menace arabe ou chinoise. C’est une politique extrêmement dangereuse. Ses défenseurs, que l’on retrouve notamment dans l’administration Bush, considèrent en effet que l’Occident doit passer à l’offensive pour défendre ses intérêts.

Otan, retrait d’Afrique, assiste-t-on à la fin de la politique gaulliste ?

Il y aurait beaucoup à dire sur la question, car la politique gaulliste a elle-même évolué. L’actuel président avait affiché une volonté de rupture en termes de politique étrangère, mais on ne voit pas encore pour aller où. Il est sûr que si cela consistait à revenir sur les fondamentaux de la Ve République, ce serait discutable. Mais on ne définit pas une politique étrangère en un jour. Le général de Gaulle avait dû attendre lui-même 1966 pour le faire.

La semaine dernière, Nicolas Sarkozy a voulu lancer l’« entente formidable » avec la Grande-Bretagne. Cela fragilise-t-il le couple franco-allemand, moteur européen depuis plusieurs décennies ?

Il est clair que nous avons intérêt à avoir la meilleure entente possible avec les Allemands, ce qui ne nous empêche pas d’avoir aussi une très bonne entente avec d’autres. Je suis d’accord avec le Présidant sur ce point. Dès 2003 il m’avait semblé que l’entente franco-allemande, si elle demeurait indispensable, n’était plus suffisante. La coopération avec la Grande-Bretagne est logique, surtout dans les domaines comme la défense ou le nucléaire, car c’est le seul pays en Europe avec lequel nous puissions créer un tel partenariat. Cela ne remet pas en cause pour autant le rôle moteur du couple franco-allemand.

(*) Hubert Védrine est, avec Pascal Boniface, l’auteur d’Atlas du monde global (éd. Armand Colin).