Barthélémy Courmont


La guerre, entre constance et transformations
Barthélémy COURMONT par Joseph Henrotin (DSI, mars 2008)



Entretien avec Barthélémy Courmont, chercheur à l'Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), auteur de La guerre (Armand Colin, Paris, 2007).

Le débat stratégique actuel fourmille de contributions d'ordre tactique et technique. Mais dans le temps long, comme le montre Colin Gray, la nature de la guerre ne change pas, sa " grammaire " se perpétuant. Pourtant, les formes de guerre évoluent. Comment expliquer ce paradoxe qui n'est qu'apparent ?

La guerre est le reflet des sociétés. Or, ce sont justement les sociétés qui changent, ce qui invite les acteurs des conflits à s'adapter à de nouveaux enjeux, de nouvelles techniques, de nouvelles armes, et de nouveaux belligérants. Mais la nature de la guerre reste pour sa part constante. L'objectif ultime, quels que soient les moyens, les tactiques et le rapport des forces, reste le même: la victoire, celle-ci pouvant trouver des définitions différentes, et elles-mêmes en perpétuelle évolution. Mais la définition de la guerre ne change pas, et pourrait se résumer ainsi : l'opposition, frontale ou non, d'au moins deux belligérants, de force égale ou asymétrique, débouchant sur des affrontements pouvant revêtir plusieurs formes, avec pour objectif selon Carl von Clausewitz de " contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté ". Les évolutions des conflits, qui se calquent sur les évolutions des sociétés, imposent de nouvelles règles, mais ne remettent pas fondamentalement en cause cette définition générale. Le paradoxe n'est donc qu'apparent. La guerre ne change pas, mais la façon de la faire est en perpétuelle évolution, et notre regard sur ses enjeux et ses conséquences est lui aussi soumis à ces évolutions. On parle ainsi souvent de " révolution dans les affaires militaires " pour qualifier de nouvelles manières de faire la guerre (ou de la contenir, et même l'éviter), avec de nouvelles armes et de nouvelles tactiques. Mais ces révolutions ne font que s'inscrire, sur le long terme, dans une évolution progressive d'un phénomène qui reste guidé par les mêmes intentions. La transformation de la guerre, permanente, colle ainsi aux transformations des sociétés, par lesquelles elles évoluent, mais qui ne modifient pas nécessairement leur nature.

En indiquant que la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens, vous vous positionnez clairement en tant que clausewitzien. Mais la " formule " de Clausewitz est-elle également valable, comme le suggérait Huntington dans les années 60, pour les conflits de basse intensité et le terrorisme ?

Il s'agit d'une constance dans la guerre. Quelle que soit la nature des belligérants, acteurs étatiques ou non étatiques, grandes puissances ou acteurs plus limités dans leurs moyens, tous cherchent de manière systématique par la guerre ou son contournement à faire avancer un projet politique, qui peut aller de l'élimination totale de l'adversaire à sa soumission ou d'une conquête territoriale, ou plus simplement, dans le cas du terrorisme, à la perturbation de ses dispositifs de défense. Les cinq cercles de Warden, qui venaient compléter la trinité clausewitzienne (forces armées, peuple, gouvernement) s'appliquent à n'importe quel acteur des conflits, et constituent autant de " couches " que le belligérant doit prendre en considération s'il veut remporter la victoire finale, soit en les attaquant l'une après l'autre, soit en cherchant à frapper au cœur des cercles intérieurs, notamment le gouvernement adverse ou ses fonctions organiques essentielles. Cela est bien évidemment le cas de tout acteur étatique, quelle que soit sa force. Selon Raymond Aron, les Etats recourent à la guerre pour trois raisons : la puissance ; la sécurité ; et la gloire. Ces trois raisons relèvent d'un projet politique.

Le cas du terrorisme confirme que cette définition s'applique également aux acteurs non étatiques. Autres moyens, autres acteurs, autres ambitions, mais l'objectif reste le même : servir un projet politique (qui peut revêtir le manteau du religieux, de la contestation sociale, de la haine raciale, ou de l'idéologie, mais qui se rattache toujours à des objectifs que nous qualifierons, comme Clausewitz, de politiques). L'apport de Samuel Huntington dans les années 60 est d'avoir proposé une grille de lecture opposant les ambitions des Etats à celles des groupes non étatiques, notamment les mouvements de guérilla et le terrorisme, qui ne cherchent pas toujours à remporter la victoire, mais à déstabiliser l'Etat. Les objectifs ne sont pas aussi ambitieux et se limitent à des actions ponctuelles, par manque de moyens surtout (bien que cette approche puisse être contestée dans le cadre de la guerre de libération nationale, qui verrait les guérilleros " sortir " de leur tanière et se lancer dans des offensives cherchant la victoire finale, comme Mao Ze-dong a pu la développer), mais ils n'en demeurent pas moins politiques. Le "retour" des conflits de basse intensité que rendit possible la guerre froide et l'équilibre de la terreur imposait de repenser les conflits, mais nous avons désormais le recul nous permettant de voir dans toute guerre la recherche de la politique par d'autres moyens, ceux-ci incluant le terrorisme, et même des moyens non coercitifs.

René Girard estime de son côté, dans une critique de Clausewitz, que les Etats ne sont plus systématiquement en position d'empêcher les conflits, et qu'ils n'ont pas ainsi le monopole de la guerre. Cela est entièrement vrai, mais si la relation guerre-Etat est désormais contestable, la relation guerre-politique conserve toute sa pertinence, même dans le cas de mouvements qui semblent spontanés, mais n'en demeurent pas moins instrumentalisés par le politique.

Pour paraphraser Philippe Delmas et Vincent Desportes, " la guerre a un bel avenir ". Quelles vont être ses mutations dans les prochaines années ?

La guerre continuera, comme elle l'a toujours fait, à s'adapter aux nouvelles techniques, à l'émergence de nouveaux acteurs, et aux nouveaux enjeux. Par conséquent, il convient de s'interroger, comme Philippe Delmas l'avait fait dans un contexte post-guerre froide et Vincent Desportes post-11 septembre, sur ces nouveautés, et donc les mutations qui les génèrent. On assiste ainsi à plusieurs tendances qui pourraient marquer les conflits du futur. La généralisation des conflits asymétriques, opposant des adversaires de capacité différente, sera d'autant plus nette que les déséquilibres budgétaires sont de plus en plus importants. L'avantage accordé à la technologie et à une puissance de feu considérable par les grandes puissances invite inéluctablement les acteurs plus faibles à se retrancher dans une logique de guérilla, et à refuser l'opposition frontale. Les conflits de basse intensité ont donc de beaux jours devant eux, et les difficultés pour les grandes puissances de parvenir à s'entendre systématiquement sur l'attitude à adopter dans une situation de crise ne font que renforcer cette tendance. Cependant, dans la plupart des cas, il est hautement probable que les puissances soient associées de près ou de loin à ces conflits de basse intensité, ce qui nous invite à considérer que la guerre asymétrique a un bel avenir.

La compétition stratégique entre grandes puissances est elle-aussi amenée à perdurer. A cet égard, la relation Chine/Etats-Unis pourrait, de l'avis de la majorité des observateurs, s'imposer comme la rivalité la plus importante entre deux grandes puissances au cours des prochaines décennies. L'émergence pacifique de la Chine, si elle déborde sur les intérêts américains, et se traduit par un armement chinois jugé de plus en plus inquiétant à Washington, ne doit cependant pas nécessairement augurer d'une confrontation militaire inéluctable. La guerre de l'avenir ne sera donc pas exclusivement militaire, mais pourrait revêtir d'autres formes, et cela sera d'autant plus net que certaines puissances réaliseront, si ce n'est déjà le cas, qu'une confrontation armée ne tournera pas forcément à leur avantage. La " guerre hors limite ", développée en Chine, s'impose sur les terrains économique et financier, reléguant le soldat à un rôle secondaire, voire accessoire. La guerre devient ainsi une question de leadership plus que de domination. Aux Etats-Unis, cette idée a été développée après la guerre froide par Joseph Nye, qui estime qu'au " hard power ", définissant la puissance agressive des Etats (et donc la guerre) doit succéder le " soft power " reposant sur la capacité d'influence et de persuasion. Si les débats restent passionnés aux Etats-Unis sur la prépondérance de l'un sur l'autre, la Chine affirme ouvertement avoir suivi la voie du soft power, et la guerre hors limite se traduirait ainsi par une souplesse, voire une adaptation, de Pékin à l'environnement international.

L'avenir de la guerre serait ainsi celui de la continuité d'actes de violence, incluant des populations civiles, et faisant usage d'une panoplie de moyens de plus en plus importantes, allant des armes les plus rudimentaires aux systèmes d'armes les plus sophistiqués. Parallèlement, la guerre trouve également son avenir dans des moyens détournés, parfois non violents. De quoi réjouir ceux qui souhaitent voir la violence ne plus apparaître comme une fatalité dans la poursuite de la politique par d'autres moyens, mais de quoi décevoir ceux qui espéraient la disparition totale de la guerre, tant elle continuera durablement à marquer les relations internationales.

Au-delà de la ligne d'opération militaire, comment doivent s'articuler les différentes lignes d'opération économiques, culturelles, diplomatiques pour nous permettre de générer des effets politiques ? La récente création d'un CDSN (Conseil de la Défense et de la Sécurité Nationale) montre moins d'ambitions que le Conseil National de Sécurité que voulait le candidat Sarkozy. Quels pourraient être les apports du nouvel organisme ?

La guerre contemporaine n'étant plus exclusivement l'affaire des militaires, il convient de s'interroger sur les autres terrains, évoqués précédemment. A cet égard, le politique a pour devoir de réfléchir aux champs de bataille du futur, et à ne pas se contenter d'un appareil militaire, même performant. C'est la raison qui a motivé la création du CDSN, dont les actions restent encore en grande partie à définir. Le fait qu'une telle structure soit directement placée sous l'autorité du Président de la république, comme le National Security Council aux Etats-Unis, doit permettre une plus grande cohérence politique dans les moyens de défense et, le cas échéant, d'offensive. Il s'agit ainsi non pas de se substituer aux états-majors mais, compte-tenu de l'évolution des conflits et des enjeux dépassant très largement le cadre du militaire, d'assurer une meilleure interopérabilité gouvernementale. On se souvient ainsi des propos tenus par Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la Défense, le 14 juillet 2005, selon lesquels les questions de lutte contre les nouveaux acteurs, notamment le terrorisme, ne concernent pas que les militaires. Dans les sociétés occidentales, des structures comme le CDSN sont particulièrement utiles en temps de crise, comme à la suite d'une attaque sur le territoire national, quelle que soit sa nature.

Charles-Philippe David indiquait dans La guerre et la paix que les tenants des approches sécuritaires et stratégiques dans l'étude des conflits étaient dans une situation de divorce. L'évolution de la situation internationale ne tend-elle pas à remettre en question la radicalité de cette distinction ?

La sécurité et la stratégie sont intimement liées, et les effets de l'une sur l'autre sont permanents. Savoir faire la guerre, c'est aussi, et surtout, savoir se défendre, et répondre ainsi à l'impératif sécuritaire. De nombreux grands stratèges, comme Lazare Carnot, étaient conscients de la nécessité d'associer ces deux éléments. Or, à partir du moment où la sécurité s'émancipe de la défense (et donc de la stratégie), et où on peut, comme Charles-Philippe David le fait, parler de divorce, le risque est grand de voir l'interopérabilité disparaître, et les failles dans lesquelles les adversaires pourraient s'engouffrer se montrer plus nombreuses et critiques.

Le contexte international actuel, marqué par l'irruption de nouveaux risques (comme le terrorisme trans-national) et le retour d'anciennes menaces (comme la prolifération des armes de destruction massive) impose un retour du stratégique dans les débats politiques. Mais il est marqué par une tendance à découpler sécurité et défense, et sur ce point, la notion de " guerre contre le terrorisme " est l'arbre qui cache la forêt. Dans les sociétés occidentales, la sécurité dispose d'un volet extérieur, mais dans le même temps, la guerre est de plus en plus perçue comme projetée sur des théâtres extérieurs, tandis que la sécurité du territoire national et des populations civiles, exposés à des attaques terroristes, serait assurée par un volet sécuritaire. La stratégie, réservée à l'extérieur, et la sécurité, confinée à l'intérieur du territoire national, deviendraient ainsi deux choses distinctes.

Or, le plus grand risque serait de voir ces deux approches s'écarter de plus en plus l'une de l'autre. C'est sur ce point que la guerre pourrait justement voir sa définition être profondément bouleversée, et perdre tout son sens. A partir du moment où la confusion s'installe dans la façon de gérer les enjeux stratégiques et sécuritaires, que ce soit dans l'utilisation de l'appareil militaire ou de l'interopérabilité des outils mis à disposition du politique, la notion de guerre serait remise en question, au bénéfice des acteurs non étatiques, qui brouilleraient les cartes dans leur lutte contre les Etats en portant la guerre sur des terrains mal définis. Il est donc utile de rappeler en permanence le lien entre sécurité et stratégie.