Olivier Guillard


Lhassa, Dharamsala, sur la route de Pékin
par Olivier GUILLARD (IRIS, 13 mars 2008)



Augures. Et si, à tout juste 150 jours d’une échéance pétrie dans la fébrilité depuis 2001 (date de l’attribution des Jeux à Pékin par le Comité International Olympique), les craintes de Pékin étaient en train de prendre forme ? Dès le 8 août prochain, pour deux longues semaines de rendez-vous sportifs aux fortes résonnances politiques, 28 000 journalistes étrangers et un demi-million de visiteurs jaugeront, témoigneront de la capacité de cette Chine émergente à organiser la plus grande manifestation sportive de tous les temps, celle de tous les superlatifs (techniques, logistiques et sécuritaires). Un défi immense pour une nation attendue au tournant, à l’extérieur de ses frontières comme en leur sein.

Certes, le passage de la flamme olympique, initié le 24 mars 2008 depuis Olympie (Grèce), doit après une semaine de périple (arrivée en Chine le 31) emprunter les routes élevées du Tibet et transiter par sa capitale Lassa, au crépuscule du printemps (18-21 juin) ; presque une augure en soi… Or, ces jours derniers, le calendrier semble en avance sur ses marques ; une mauvaise nouvelle pour Pékin. Commémorant le 49eme anniversaire de l’insurrection antichinoise et l’exil consécutif (vers l’Inde ; ville de Dharamsala, Etat de l’Himachal Pradesh) du chef spirituel Tibétain, le Dalaï Lama, plusieurs centaines de moines bouddhistes tibétains (monastère de Drepung) défièrent lundi dernier l’autorité en défilant dans Lhassa, vers l’emblématique Palais du Potala ; une authentique audace, un fait inédit depuis 1989 (dernier épisode d’imposition de la loi martiale dans la capitale tibétaine). Une bravade qui, on s’en doute, ne put aller à son terme et ne fut guère du goût des autorités locales et centrales, tendues comme jamais à l’approche de ce rendez-vous universel théoriquement apolitique. Une « forfanterie » renouvelée les deux jours suivants dans les provinces voisines du Qinghai et du Gansu.

Solidarité ou démission ? Animés des mêmes intentions de protestation, soucieux d’attirer l’attention de la communauté internationale et de profiter d’une ouverture médiatique sans équivalent depuis un demi-siècle, les tibétains en exil (130 000 en Inde) ont également fait entendre leur courroux à Dharamsala (Inde), siège du gouvernement tibétain en exil, dans la capitale népalaise Katmandou, où 3 000 manifestants scandèrent des slogans peu amènes à l’endroit de Pékin et enfin, sur le site historique d’Olympie (Grèce), où se manifestèrent quelques athlètes tibétains avant que les forces de l’ordre ne viennent ici aussi les déloger. Désireuses de ne pas déplaire à cette dernière ou se voir reprocher une certaine complaisance, les autorités indiennes et népalaises ont elles aussi employé la manière forte pour disperser ces contestations « contraires à l’ordre public », selon une terminologie chère à la République Populaire. Cet empressement à réprimer sans tarder traduit le souci de ne pas indisposer un voisin puissant qui, le moment venu, peut tout à la fois se montrer conciliant ou menaçant. La solidarité avec le peuple tibétain, ses cinq décennies d’occupation, sera à l’évidence pour plus tard.

Coup de semonce ou jurisprudence en marche ? Il n’empêche ; fussent-elles de moindre ampleur et vite étouffées, ces manifestations parallèles et internationales représentent pour le régime chinois un florilège d’écueils et de tensions dont il se serait volontiers passé. Un mois après la « sortie » du réalisateur américain Steven Spielberg et son retrait du projet Olympique chinois (en sa qualité de conseiller artistique bénévole des cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux), ce second coup de boutoir pourrait en annoncer de prochains, et entrainer par effet d’élan une spirale de la contestation, des velléités de défiance, des envies de causer tracas et embarras. Une hypothèse angoissante sur laquelle Pékin ne sera guère encline au compromis.

D’où partira le prochain coup ? Dans les 10 jours à venir, Taïwan, autre thème phare de crispation en République Populaire de Chine (RPC), a rendez-vous avec ses électeurs : pour la plus grande joie de Pékin et du Parti Communiste Chinois (PCC), les courants indépendantistes n’ont guère les faveurs des sondages, ces derniers anticipant une victoire lors de ce scrutin présidentiel des nationalistes du Kuomintang, ennemis hier et partisans aujourd’hui d’un dialogue mesuré avec Pékin, d’un statu quo entre les deux rives du détroit (ni recherche d’indépendance ; ni intervention militaire ; renforcement des échanges). Le long chapitre Chen Sui-Bian (Président taïwanais depuis 2000) approche de son épilogue. Pour Pékin et ses élites fébriles, un scénario satisfaisant s’esquisse et un sujet de crainte s’éloigne. Ce, même si l’administration taïwanaise sortante lui réserve une ultime banderille avant son départ ; parallèlement au scrutin présidentiel, les électeurs seront également conviés à participer à un référendum, peu au goût de Pékin. Ils devront en effet répondre à la question suivante : « dans la perspective d’une demande prochaine d’adhésion à l’ONU, seriez-vous favorable à un changement de nom de notre Etat (de l’actuelle République de Chine à… Taïwan) ? ». Même si ce projet de retour dans l’hémicycle universel n’est pas pour demain (sur les 192 Etats membres de l’ONU, moins de 25 ont des relations diplomatiques avec Taipei), la sensibilité de Pékin sur le sujet n’en demeure pas moins mise à l’épreuve. Ce ne sera donc pas de ce côté là que l’on anticipe une possible « entorse » au bon déroulement de l’événement sportif majeur de cet été. Alors d’où ?

Au niveau domestique tout d’abord : à l’instar des tibétains dénonçant l’attitude du pouvoir central sourd et hostile à leurs demandes (plus d’autonomie ; respect des spécificités culturelles, historiques, linguistiques, religieuses, lecture plus équitable des droits de l’homme, etc.), les mouvements séparatistes ouighours (musulmans) du Xinjiang pourraient eux aussi trouver avantage à mobiliser leurs « troupes » et l’opinion sur leur sort. Jusqu’alors et bien « aidés » par des autorités décidées à ne pas se laisser se développer un autre « front médiatique » sur le flanc occidental, les ouighours n’ont pour l’heure guère fait montre d’une quelconque volonté de suivre la voie tibétaine, nonobstant l’annonce faite en début de semaine par les autorités d’un « projet de détournement aérien » vers Pékin, imputable à un groupe séparatiste ouighour. Un « projet » peu étayé de preuves matérielles jusqu’alors…

En cette période où l’inflation (+8,7 % en glissement annuel) atteint des records sur la décennie écoulée et nonobstant une croissance économique qui demeure à tout le moins robuste (+ 11,4 % du PIB en 2007), ce ne sont pas les sources domestiques potentielles de contestation qui font défaut : les dizaines de milliers (!) de cas de contestations populaires relevés dans les provinces ces dernières années, qui pour dénoncer des expulsions injustement dédommagées, qui pour critiquer les nombreux abus de pouvoir d’édiles, de potentats locaux ou de cadres du parti ou la pratique généralisée des pots de vins et de la corruption, qui encore (arrêtons là cet aperçu…) pour se plaindre des dommages considérables sur l’environnement de trois décennies de négligence et de développement industriel effréné, qui enfin pour réclamer une plus juste répartition des bénéfices de la croissance, constituent un réservoir de prétextes et d’acteurs des plus abondants.

Le demi-satisfecit de Washington. Au niveau international, au sortir de l’hiver, la critique et la défiance demeurent discrètes et contenues. Certes, à l’image du réalisateur américain cité plus haut, de quelques icones hollywoodiennes politiquement engagées, de diverses personnalités politiques européennes, d’ONG actives sur le terrain des droits de l’homme (Human Rights Watch ; Reporters sans Frontières ; etc.) ou centrées sur la question tibétaine (cf. Free Tibet Campaign ; Race for Tibet ; etc.) et de quelques lobbies incitant les athlètes à envisager la possibilité d’un boycott des épreuves, quelques discours hostiles pointent régulièrement. Mais ne peuvent prétendre, en l’état, jouer les artificiers et ébranler significativement la base de l’édifice olympique estival chinois.

Pas toujours au diapason du concert des nations, la position du régime chinois sur un concentré de dossiers sensibles (Darfour ; Iran ; Birmanie ; course aux armements) alimente pourtant un discours sinosceptique, partisan de conditionner la participation aux JO à des avancées, des engagements significatifs en faveur de la résolution de ces « points chauds ». Sensible à ces demandes insistantes et au souci de « tenir son rang » -- nouvellement acquis -- de puissance influente, d’acteur incontournable sur les grandes questions contemporaines, Pékin s’est en effet montrée sous un jour favorable tant dans l’engagement que dans les « résultats » : Corée du nord et dénucléarisation de la péninsule, décrispation des rapports avec Tokyo, pressions l’été dernier sur la junte birmane pour « minimiser » la répression de la « révolution de safran », figurent parmi les précédents à mettre au crédit, dans une certaine mesure, de Pékin. Des actes qui, pour partie, sont certainement à l’origine de la « disparition » de la RPC de la redoutée shortlist américaine des « dix plus mauvais élèves internationaux » en matière de respect des droits de l’homme. Une première, en ce mois de mars 2008 ; ce, même si le Département d’Etat américain reconnait dans le même temps que « les performances de la Chine en 2007 en la matière demeurent passables ». Tout en appréciant ce bel euphémisme, l’observateur relèvera que parmi ce « club des dix » peu huppé figure une majorité de nations avec lesquelles Pékin entretient des relations (politiques, économiques, commerciales) parfois fort étroites (Corée du nord ; Myanmar, Iran, Syrie, Zimbabwe, Cuba, Biélorussie, Ouzbékistan, Erythrée et Soudan).

Vigilance et fébrilité maximale. A 5 mois de ce rendez-vous critique, Pékin et l’appareil du parti veillent, ne baissent pas la garde, demeurent à l’affût, prêts à écarter toute menace, toute encoche à cette consécration annoncée. Rien ne sera d’ici là épargné, en amont ou dans l’urgence, pour prévenir l’activité de « gâcheurs de fêtes », quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent. Eventuellement musclée et sans fard, la manière importera peu du moment que le résultat sera au rendez-vous. Sans en faire mystère, opposants, détracteurs, militants des droits de l’homme et manifestants de toutes sortes ont connu ces dix-huit derniers mois un renforcement significatif de leur « traitement » par les autorités ; histoire probablement de prévenir, de décourager tout débordement inopportun le moment venu, lors du semestre à venir.

Loin de l’esprit olympique. Pourtant, n’ayant rien à perdre ou ne pouvant se résoudre à ne pas tenter leur chance, alors que le moment est, quoi que l’on en pense et du fait de cette « surexposition » sans précédent, probablement des plus propices, certains individus, certains groupes, domestiques ou étrangers, attendent probablement leur heure pour se manifester, frapper un grand ou un petit coup, manier le canif dans les pieds d’argile de ce colosse aussi fébrile qu’intransigeant. Loin de l’esprit olympique, certes, il serait tout de même bien surprenant que personne ne se manifeste, ne fasse sienne en l’adaptant quelque peu la célèbre devise du baron Pierre de Coubertin, assurant que l’important est de participer. Les autorités de la RPC en sont probablement conscientes et convaincues. D’où cette sensibilité pékinoise à fleur de peau que d’aucuns, prenons-en ici le pari, se risqueront pourtant très certainement dans les 150 jours à venir à éprouver, quel qu’en soit le dividende ou le coût.